‹ Délivrons-nous du Marxisme 1923Chapitre 13 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Diverses erreurs et lacunes ‘au marxisme

Deux grands courants, sans parler des : courants secondaires, ont toujours existé au sein des partis socialistes de tous les pays.:Le but final étant admis-par tous, comment l’atteindre le plus rapidement et le plus sûrement possible?

— Il faut, disent les uns, y marcher par des réformes graduées, des transformations partielles successives qui en S’ajoutant, aboutiront à la transformation totale.

— Gardons-nous, répondent les autres, de perdre ‘notre temps-etmos forces dans cette voie décevante. Les tréformes sont inopérantes. Notre tâche est de préparer la révolution. |

Et l'on discute à perte de vue sur ces deux thèmes, on S’aigrit, on se divise, on se sépare.

Mais qu'a dit Marx sur cette question? Rien. Selon sa coutume, il est resté dans le vague. Les partisans des deux tactiques peuvent trouver chez lui des textes à.l’appui de leur opinion. Ni d’un côté ni de l’autre ils n’en peuvent trouver de décisifs. Et la querelle s’éternise au grand préjudice de la propagande et de l’action.

Pourtant dans son ensemble, la doctrine marxiste est révolutionnaire. Le dernier acte de l’évolution, telle que Marx la prévoit est une révolution : les expropriateurs seront expropriés. Si l’on doit en arriver là, si l'heure ne doit sonner qu'après la concentration extrême du capital, on ne voit pas à quoi auraient pu servir les réformes antérieures. Elles

n'auraient modifié ni le sens ni l’allure de l’évolution qui,

sans elles ou avec elles, aurait poursuivi sa marche inexorable. | SNA Dans le chapitre II du Manifeste, Marx dit que le prolétariat « s’érige par une révolution en classe régnante, et

comme classe régnante, détruit violemment les anciens rap-

ports de production. »

Il a écrit encore dans une étude sur Îa Philosophie du

Droit de Hegel :

L'arme de la critique ne saurait suppléer à la critique par les armes. La violence ne peut être supprimée que par la violence.

Tout cela semble donner raison aux partisans de la tactique révolutionnaire. Bien d’autres passages pourraient être cités dans le même sens.

Mais chose étrange : Marx, qui ne paraît avoir envisagé

la conquête du pouvoir que par les moyens révolutionnaires,

va s'affirmer réformiste aussitôt le pouvoir conquis! Qu’on.

en juge par cet extrait invraisemblable du Manifeste :

Ainsi que nous l’avons vu plus haut, la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe régnante, la conquête du pouvoir public par la démocratie.

Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour artacher petit à petit tout capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l'Etat, c’està-dire du prolétariat organisé en classe régnante, et pour augmenter au plus vite les masses des forces productives disponibles.

Ceci, naturellement, ne pourra s’accomplir, au début, que par une violation despotique des droits de propriété et des rapports de production bourgeois, c’est-à-dire par la prise de mesures qui, au point de vue économique, pareîtront insuffisantes et insoutenables, maïs qui, au cours du mouvement, se dépassent ellesmêmes et sont indispensables comme moyens de révolutionner le mode de production tout entier.

Ces mesures, bien entendu, seront bien différentes dans les différents pays.

Cependant, pour les pays les plus avancés, les mesures suivantes pourront assez généralement être applicables

1° Expropriation de ja propriété foncière et confiscation de la rente foncière au profit de l'Etat.

2° Impôt fortement progressif.

3° Abolition de l’héritage.

4° Confiscation de la propriété de tous les émigrants et de tous les rebelles.

5° Centralisation du crédit dans les mains de l’Etat au moyen d’ a Due nationale avec capital de l’Etat et avec le monopole exclusi

6° Centralisation, dans les mains de l'Etat, de tous les moyens

de transport.

7° Mugmentation des manufactures nationales et des instruments de production, défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées d’après un système général.

8° ‘fravail obligatoire pour tous, organisation d’armées industrielles, particulièrement pour l'agriculture.

9° Combinaison du travail agricole et industriel, mesures tendant à faire disparaître la distinction entre ville et campagne.

10° Education publique et gratuite de tous les enfants, abolition du travail des enfants dans les fabriques, tel qu'il est pratiqué

aujourd’hui. Combinaison de l'éducation avec la production

matérielle, etc., etc.

Marx n’est que juste en qualiñant lui-même d’« insuffsantes et insoutenables » les mesures qu’il propose comme transition. Elles sont proprement déconcertantes. En vain Marx, le sentant confusément, cherche à en atténuer l'effet en expliquant qu'elles « seront bien différentes dans les différents pays. »

En vain dans une préface au Manifeste datée du 24 juin 1872 et portant sa signature avec celle d’Engels, Marx ajoute, comme s’il avait de sa en plus conscience de son

erreur sur ce point :

11 ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du deuxième chapitre. Ce passage

serait rédigé tout autrement aujourd’hui en plus d’un point. Etant

donnés le développement colossal de la grande industrie dans cés vingt-cinq dernières années, et l’organisation de la classe ouvrière en parti qui s’est développée parallèlement, étant données les expériences, d’abord de la Révolution de février et plus encore de

1a Commune de Paris, ce programme est aujourd’hui vieilli sur cer-

NS tains points.

L'absurdité des mesures proposées ne tient pas seulement à la date où elles seraient applicables; mais à des cau-

ses fondamentales.

Comment! Marx admet que la concentration capitaliste aura abouti à une monopolisation de toute la fortune par une

poignée de magnats ; et la révolution qui viendra les Exproprier à leur tour, dès qu’elle sera maîtresse du pouvoir, ne décrètera pas tout d’abord que la totalité des biens usur- . pés par eux deviendront biens nationaux! Elle se bornera à des mesures de détail dont certaines, comme « l’impôt fortement progressif », étant donné qu’une douzaine de privi-

116 DÉLIVRONS-NOUS DU MARXISME ie

légiés possèdent tout et que le reste de la population ne possède rien, paraissent absolument dérisoires!

On pourra alléguer que le Manifeste, dans lequel ces mesures sont indiquées, est antérieur de plus de vingt ans au Capital, où il est question de l’expropriation d’une poignée d’expropriateurs et qu’au moment où Marx écrivait le Manifeste, sa conception de la concentration finale du capital n’était pas encore née dans son esprit.

Soit ; cette incohérence ne serait pas un crime pour un écrivain ordinaire, dont les textes, soumis à la critique, peuvent être amputés et modifiés, tout en conservant quelques parties bonnes. |

Mais elle-est inadmissible à l’égard d’un livre sacré ; et tel est bien le caractère attribué à l’œuvre de Marx qui nous est présenté comme le commencement et la fin de la doctrine socialiste et à laquelle on ne péut ni ajouter ni retrancher.

N'’insistons pas pourtant sur cette énormité. Allons plus au fond et nous allons voir apparaître une des plus grandes faiblesse’ du marxisme.

Le fait que Marx, au lieu d'envisager Pexpropriation pure et simple de la totalité des fortunes capitalistes, se borne à nous dire qu’on arrachera « petit à petit » tout capital à la bourgeoisie est la preuve certaine qu’il.:n’a jamais réfléchi à ce que pourrait être l’organisation économique à base communiste qui, pourtant, était son but. Il semble avoir été effrayé de la complexité d’une telle tâche et avoir préféré s’en décharger sur ses successeurs, dont il ridiculisait d’ailleurs à l’avance les efforts en daubant impitoyablement sur ies faiseurs de plans.

A-t-l cru et voulu faire croire que le prolétariat n'avait pas besoin de se préoccuper du problème de la -reconstitution économique et qu’il aurait le temps d’y songer quand il serait maître du pouvoir? ‘Felle a été probablement : sa pensée ; telle-est en tout cas celle de ses continuateurs,-et aucune conception n’est plus funeste au socialisme. On le verra un peu plus loin, dans le: présent Chapitre, et surtout au chapitre XI, consacré à la révolution russe.

En tout cas la méthode, recommandée par Marx, de consommet: « petit à petit » l’expropriation des capitalistes est aussi scientifique qu’une méthode chirurgicale qui consiste-

Trait à pratiquer une amputation en douze où quinze séances, en coupant chaque jour un peu plus profond!

Le régime capitaliste est une chose; le régime communiste en est une autre. L’atmosphère qui convient au premier étouffe le second et réciproquement. Malgré ses abus et ses vices, le régime capitaliste, tant qu’il peut fonctionner. normalement, pourvoit tant bien que mal à la subsistance des hommes. Le régime communiste, certes, y pourvoiera infiniment mieux. Mais en l’attendant, le régime capitaliste est de beaucoup préférable à une anarchie où tout le monde. mourrait de faim.

Or. un régime hybride, tel que le conçoit Me où le capitalisme, de plus en plus restreint et disloqué, se: partage- Trait avec un communisme embryonnaire la tâche. d'assurer la. production, les transports et la répartition, serait le pire des régimes.

À notre époque les: affaires industrielles et commerciales

crédit: La:mort du crédit déterminerait instantanément la paralysie: générale: de: tout l’organisme économique. Or le crédit ne vit que de confiance, et la confiance : n’eéxiste que dans:le calme-et la sécurité du lendemain:

Que-deviendrait la confiance, et par conséquent le’ crédit lorsqu'une partie dela propriété capitaliste aurait été déjà expropriée et que l’autre attendrait son tour, avec la certitude: de ne: pouvoir échapper au sort inexorable? De toute évidence, la production et surtout la circulation, subiraient un arrêt complet.

D'autre part, dans la période où, d’après l’ordre d’accomplissement des mesures indiquées par Marx, la propriété . foncière, la rente foncière, les banques, les moyens de transport auraient été nationalisés, alors que l’industrie et le com- merce-resteraient aux mains de particuliers, croit-on que lès industriels et les commerçants continueraient. docilement: à faire marcher leurs établissements, en attendant qu’on les leur confisque? Ce serait vraiment trop espérer de leur longanimité. Sûrs d’un dénouement fatal, ils mettraient la clef sous la porte, ou tout au moins restreindraient leurs affaires: De sorte qu’on: serait'acculé à tout nationaliser: simultané-

ment, ce qui est la négation de la conception réformiste de

NE

En somme on ne trouve pas, dans toute l’œuvre marxiste, la moindre indication sur ce que doit être la tactique de partis socialistes avant la révolution, et les mesures partielles qu’on leur recommande après la révolution, ne tiennent pas debout. |

Aussi, comme les partis socialistes, détournés par Marx

de la voie reconstructive, n’ont eu de préoccupations que du

côté de la tactique, ils se sont trouvés violemment divisés,

par suite du silence de leur chef à cet égard.

Selon leur tempérament, ils ont été pour les réformes où pour la révolution, ou encore pour les réformes en attendant la révolution, les uns attachant une grande importance aux résultats des réformes, les autres ne s’en occupant que pour faire plaisir aux électeurs et sans y croire au fond. Et ils ont passé leur temps à s’entre-excommunier au lieu d’agir.

N'ayant pas eu de politique nette, ne sachant que se rac-

crocher à l’actualité, se laissant traîner à la remorque des événements, au lieu de les diriger, ils n’ont pris aucune prépondérance sur l’opinion et ont lamentablement compromis le prestige du socialisme. |

Mais qu’auraient-ils dû faire? En quoi aurait dû consister pour eux une politique nette? Ceci sera indiqué sommairement au chapitre XII du présent volume et plus completement aux volumes qui suivront.

De l’avortement du socialisme, Marx est principalement responsable.

### Marx a adopté, pour répondre aux objections élevées

contre le socialisme, une méthode dilatoire de pure polé-

mique, que ses adeptes ont soigneusement conservée et qui, par malheur pour le socialisme, n’apporte aucune explication satisfaisante aux questionneurs, lesquels ne sont pas

toujours des adversaires de parti-pris, et les rebute au lieu |

de les attirer.

Accuse-t-on le socialisme de vouloir abolir la propriété du petit bourgeois, du petit paysan?

— Nous n'avons que faire de l’abolir, s’écrie Marx ; le progrès de l’industrie l’a abolie ou est en train de l’abolir.

Reproche-t-on au socialisme de faire disparaître tout sti-

oe à

L ‘ Eye DATE Let ‘

mulant de l’activité et d’engendrer dans le monde une pa-

resse générale?

— Si cela était, réplique-t-il, il y a beau jour que la société bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque ceux qui y travaillent ne gagnent pas et que ceux qui y ga-

1 gnent ne travaillent pas.

Fait-on grief au socialisme de vouloir abolir la famille?

— C’est vous, bourgeois, qui l’abolissez, répond Marx ; la grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire et transforme les enfants en simples objets de commerce, ou simples instruments de travail. La famille, à l’état complet, n'existe que pour la bourgeoisie ; mais elle trouve son complément dans la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire, et dans la prostitution publique.

Mais, constate le Manifeste, de la bourgeoisie tout entière s'élève une clameur : vous autres communistes, vous voulez introduire la communauté des femmes!

Et le Manifeste de répondre :

Les communistes n’ont pas besoin d’introduire la communauté des femmes. Elle a presque toujours existé.

Nos bourgeois, non contents d’avoir à leur disposition les

femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la pros-

titution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement. | |

Le mariage bourgeois est, en réalité, la communauté des femmes mariées. Tout au plus pourrait-on accuser les communistes de vouloir mettre à la place d’une communauté de

femmes hypocrite et dissimulée, une autre qui serait fran-

che et officielle.

A cette autre critique dirigée re les communistes de

vouloir abolir la pus la nationalité, le Manifeste répond :

« Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu'ils n’ont pas. »

Avec des ripostes de cette nature, on peut soulever des applaudissements dans une salle où dominent les éléments sympathiques ; mais on ne dissipe, dans l’esprit des auditeurs calmes et raisonnables, aucun des malentendus qui

peuvent les empêcher de venir au socialisme. Tout au con-

traire on laisse croire qu’en effet le socialisme tombera dans les excès signalés, mais qu’il ne fera que suivre l’exem-

ple de la bourgeoisie. Cela n’est pas rassurant. Si la. bour- |

geoisie est corrompue, le socialisme doit être sain; c’est ce: qu’il faudrait expliquer et c’est ce dont Marx ne dit mot.

Ainsi, dans l’état actuel des mœurs, la communauté des. femmes excite une horreur générale et détournerait presque tout le monde du socialisme si on pouvait croire qu’elle fait partie de sa doctrine. Or, loin d’y contredire, Marx laisse entendre que le socialisme substituerait une communauté des femmes franche et officielle à. la communauté: hypocrite et dissimulée qui existé aujourd’hui. C’est en: laissant s’accréditer de telles exagérations, en entretenant de telles équivoques, qu’on fait lé vide autour du.socialisme et qu’on réduit ses partisans à quelques exaltés.

Les marxistes ne contestent pas le parti-pris caractérisé. de leur maître de ne pas envisager les solutions concrètes. Mais au lieu de l’en blâmer, ils l’approuvent ét l’admirent…

Ch. Rappoport écrit à ce sujet dans le premier volume de. l'Encyclopédie socialiste :

On. remarquera: que : le: Manifeste: évite soigneusement: de: donner des idées positives sur l’organisation de la famille et de l’unité: nationale sous le régime socialiste: Il se borne à raïller l'hypocrisie. et les sophismes bourgeois, à relever les contradictions flagrantes entre ce qui se dit et ce qui se fait, entre l’idéal et la: réalité dans: la société actuelle.

Le socialisme scientifique s’est toujours refusé à construire des plans détaillés de l’avenir. Il suffit de connaître la direction dans: laquelle se meut. la. société, l’ensemble des forces sociales: Tout problème, pour être susceptible d’une solution scientifique, sup-: pose des données précises à l’aide desquelles on cherche la solution. Les: conditions de l'avenir sont des inconnues: pour: nous:: Donc le problème de l’organisation détaillée de l'avenir est. inso-: luble. On ne peut que donfer des solutions possibles, émettre des. hypothèses dans l'intérêt de la propagande et dans un but de vulgarisation.

IT est certain que rien n'est moins scientifique que les. prophéties ; et si Marx, sur tous les détails de l’organisation socialiste, avait prétendu apporter des solütions fermes en disant : cela sera ainsi et non autrement, on ne saurait l’en approuver.

Mais il pouvait, Rappoport l’avoue, « donner dés’ solu-tions possibles»: Il pouvait envisager sur chaque point diverses solutions, les discuter, montrer que l’une convien-drait dans certaines circonstances et l’autre dans certaines:

{ (1 er Jon

hi

autres, indiquer ses: préférences, en: un mot: présenter les grandes lignes d’un projet, ou même de divers projets, ne fut-ce qu'à titre d’hypothèses. En. possession: de: ces directives autorisées, le. parti socialiste, le: moment: venu, les aurait adaptées à. la. situation économique: à: l’état mental du moment. où. 1l aurait pris le pouvoir: Il aurait établi d’après elles les textes définitifs des. lois ou décrets devant consommer la. transformation sociale.

Maix: Marx: n'a même pas indiqué les solutions possibles ; il.est resté: absolument: muet: sur le côté positif du: socia: lisme; et: grâce à lui, si: le: parti socialiste se trouvait du jour au lendemain devant:la: tâche: immense de: reconstruire le vieux monde: effondré, il serait dépourvu de toute notion sur ce qu'il aurait à faire. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit en, Russie et on verra au:chapitre: XI ce qui en:est. résulté..

##* Sur: quoi se fonde Karl Marx pour qualifier sa doctrine de scientifique à l'exclusion des autres? Sans doute sur le fait que pour l’établir, 1l a emprunté aux sciences naturelles’ leur méthode d'observation et d’analyse; puis voyant qu’elles se bornaient à enregistrer les faits.et à formuler les lois qui présidaient à leur accomplissement, il n’a pas cru pouvoir aller plus loin, suivant d’ailleurs en cela: l'exemple des économistes bourgeois.

Mais rien de plus absurde que cette assimilation de 1a.sociologie aux sciences naturelles. Les lois de la nature sont immuables. L’homme ne peut que les connaître ; il ne saurait avoir la prétention de les modifier. Au contraire les institutions sociales sont perfectibles et la sociologie est une science vaine si.elle ne conduit pas à la connaissance de la voie à suivre pour les améliorer. Qu’elle débute. par l’étude du passé et du présent, soit, à condition de ne pas.se perdre dans les brumes du passé.; mais une telle étude ne peut avoir pour but que la préparation de l’avenir.

Or préparer l’avenir, ce n’est pas seulement indiquer en termes généraux comme l’a fait Marx le sens de la marche de l’évolution, sens d’ailleurs toujours incertain: pour quiconque n’admet pas l’enchaînement fatal de nos destinées; c’est chercher sur quels principes, sous. quelles. formes: l’ave-

nir pourra se réaliser le plus avantageusement pour les hom- Ines. un |

Plus cette recherche sera poussée loin, plus l’avènement du socialisme sera avancé. En effet d’une part en faisant connaître la supériorité économique et morale du socialisme, et les heureuses conséquences de son application, elle lui amènerait d'innombrables adhérents, d’autre part elle mettrait fin aux perplexités dé beaucoup d’hésitants qui disent : « Nous voyons bien que le régime individualiste est mauvais ; mais qui sait si le communisme vaudra mieux? on ne

nous dit pas ce qu’il sera. » Enfin une vision concrète de

l’avenir socialiste doublerait le courage et l’élan des socialistes eux-mêmes ainsi que leur confiance dans leur propre cause.

L'idée de faire subir au vieux monde une transformation comme il n’en a jamais connue, sans avoir déterminé

d’avance au moins les bases du nouveau régime, est telle- . ment saugrenue qu’il n’y a pas un homme raisonnable qui

puisse l’admettre. Aussi entre le petit noyau de marxistes

impénitents qui s’acharnent à répéter leur éternel sophisme

qu’on ne peut prévoir l’avenir, et tout le reste de l’humanité, un fossé profond s’est creusé et 1l n’y a pas de commu-

nication possible entre les deux camps. C’est une des prin-

cipales raisons pour lesquelles le marxisme est condamné à disparaître. Il ne ralliera jamais qu’une poignée d’esprits chimériques et ne sera jamais accepté par les gens de bon sens.

Remarquons d’ailleurs que la grande majorité des socia-

listes, même adhérents aux partis organisés, n’a aucune opi-

nion sur cette question de théorie pure. Elle ne trouve pas

mauvais qu’on présente des projets de réalisation ; elle s’y intéresse même volontiers. Mais, habituée à subir l’influence de la minorité de dirigeants marxistes, elle ne manifeste jamais le désir de voir l’action socialiste s'orienter vers des études positives. | | Que Marx se soit cantonné dans son rôle d’observateur et de critique, cela peut s’expliquer à la rigueur par la conscience qu’il devait avoir, il y a trois quarts de siècle de l’éloignement de la victoire du prolétariat. Si donc on ne nous le présentait aujourd’hui que comme un précurseur,

nous lui ferions volontiers grâce des lacunes de son œuvre en considération des vérités qu’elle renferme. Mais on nous donne sa doctrine comme la forme complète, définitive, in-

tangible du socialisme. Cela, il est impossible de l’admettre.

Et que, soixante-quinze ans après la publication du Mamifeste des communistes ; au lendemain d’une guerre qui a montré comme dans un verre grossissant les vices et les crimes de la société actuelle et aurait créé un irrésistible courant en faveur d’un nouveau régime si le public avait su qu'il en existait un ; en présence d’un bouleversement économique tellement oboa que le monde vit sous la menace constante d’un écroulement du vieil édifice lézardé ; que dans de telles circonstances, les marxistes, enchaînés comme des esclaves à la pensée du maître, en soient encore à nier … Vlutilité et même la possibilité d’un travail reconstructif, c'est une aberration tellement énorme qu'elle équivaut à un aveu formel d’impuissance.

C’est bien d’impuissance en effet qu’ils sont convaincus par l'opinion à laquelle le socialisme apparaît comme une force de subversion, incapable de réorganiser. C’est une des raisons qui expliquent le profond discrédit où 1l est tombé.

Vainement les marxistes allèguent que toute précision anticipée, sous forme descriptive ou législative, de ce que sera le socialisme, ne peut avoir aucune valeur pratique, nul ne

sachant aujourd’hui ce que seraient les conditions économi- ques au moment de la transformation. Il est trop facile de réfuter cet argument.

Il ne faut pas confondre deux choses absolument différentes : l’organisation et la technique. Sans doute la science modifie constamment les procédés techniques de la production et des transports ; mais l’organisation n’a pas à varier avec eux. Flle est indépendante également des autres con- ditions économiques, auxquelles on prétend à tort la subordonner : que d’une part les associations ouvrières, syndicats, coopératives, mutuelles, soient plus où moins développées, que d’autre part la concentration capitaliste soit très avancée ou très en retard, qu’à un troisième point de vue, on ait appliqué ou non l'impôt sur le revenu, la reprise par l'Etat de la Banque de France, des chemins de fer, des assurances, des mines et des grands monopoles industriels,

ainsi que toutes les réformes imaginables, ces changements de la société actuelle ne peuvent avoir aucune répercussion

sur les dispositions législatives qui régleront Île fonctionne-

ment de la société future.

L'organisation est conditionnée principalement par: les

lois économiques fondamentales qui découlent d’elles-mêmes

du principe communiste et qu’on. peut énoncer, par umeffort

de. la raison abstraite, tout aussi sûrement que. les:créateurs :

de la. géométrie, le triangle étant donné, en ont.déduit les

propriétés. Klle:est conditionnée aussi par la mentalité des

hommes, car selon le plus ou moins de conscience qu’ils -ont de leurs devoirs envers la société, 1l faut introduire dans les lois plus de liberté ou plus de contrainte. Or de ces deux facteurs, le. premier est immuable, le second ne. subit. que des changements insensibles au cours d’un demi siècle: ou d’un siècle. Il n’est donc pas.vrai qu’une orgamsation. so-

cialiste soit aussi subordonnée qu’on l’a. dit: aux. circons-

tances dans lesquelles. elle- devra être mise en vigueur.

Rien n’est absolu, pourtant ; et on peut admettre, sans. en voir nettement la raison, qu’une organisation. préparée à une époque aura besoin de quelques remaniements pour. convenir à une époque ultérieure: Mais il est certain. que: ces modifications:ne. seront que. partielles ; et dès lors ne sera: t-1l pas toujours facile de les effectuer quand la nécessité en sera. reconnue, de. façon à tenir nos. institutions constamment en rapport avec l’état social qu’elles. seront appelées à transformer ?

Si le parti socialiste l’avait compris ; s’il était en état: de faire apparaître, dans le désarroi et l’inquiétude des esprits, l’édifice majestueux d’une société nouvelle, manifestement exempte des injustices: et des horreurs du. présent, et qui réaliserait nos plus nobles aspirations, n'est-il. pas certain qu'il verrait venir à. lui, les. esprits éclairés d’abord, et ensuite la masse qui les suit instinctivement?

Mais il ne l’a. pas compris ; il s’est laissé égarer par l’illusion marxiste. I] n’a montré le socialisme que sous.son aspect agressif, violent, destructeur et a caché ce qu’il a dé rassurant, de généreux, de bienfaisant. Chose inouie : il n’a même pas su.— ce qui est si facile! — faire comprendre que le socialisme est capable, seul capable, d'augmenter la

Es

Page 1