‹ Délivrons-nous du Marxisme 1923Chapitre 17 sur 23 · SIENS A · texte numérisé non relu

SIENS A

riquement pour dicter ses résolutions eût été se suicider.

Le: Parti socialiste a donc été le premier à déclarer que son action devait rester distincte de l’action syndicale, et cela est l’évidence même; mais cela ne signifiait pas que, dans l’intérêt commun de la classe ouvrière, les deux orgamsations ne devaient pas vivre em bonne intelligence et se mettre d'accord chaque fois que l’occasion le permettrait pour umir leurs forces. Le parti socialiste ne s’est jamais montré hostile au mouvement syndical. Il n’a cessé d’en reconnaître l'utilité et de souhaiter son développement.

C’est ainsi qu’à son Congrès de Nantes (1804) le Parti ouvrier français, qui fut particulièrement en butte aux attaques dés syndicalistes, adoptait une résolution établissant la nécessité de joindre les deux actions, syndicale et politique: et indiquant le but précis de chacune d’elles :

C'est sur le terrain politique que le prolétaire est l’égal du - capitaliste, supérieur même au capitaliste, puisque les prolétaires sont le nombre. |

Ce n’est que par l’action politique, par la conquête du pouvoir politique, que les travailleurs organisés. pourront s’émanciper en Socialisant les moyens de production, de transport et de distribution des produits.

Les Trades-Unions d’Angleterre, c’est-à-dire les. plus puissantes organisations corporatives d'Europe, viennent de reconnaître et de. proclamer cette nécessité à leur Congrès de Norwick.

Elles ont été suivies dans cette voie par l’Union générale des travailleurs d’Espagne.

Et, fort de ces nouvelles et précieuses adhésions à son programme et à sa tactique, le Parti owvrier ne peut que confirmer les résolu-

tions de ses Congrès précédents et recommander aux. travailleurs de France comme moyens indispensables de salut :

1° L'organisation syndicale ou corporative pour la sauvegarde de leurs intérêts immédiats ;

2° L'organisation politique pour la prise de possession du gouvernement et l’affranchissement définitif du travail et de Ia société.

De plus le Parti ouvrier français avait, dès 1800, fait une obligation à tous ses membres d’adhérer au syndicat de leur profession et, après l'unité, la même disposition a été maintenue.

Devant ces manifestations de sympathie et ce désir d’entente, comment expliquer: l'attitude intransigeante du syndicalisme? Elle tient à bien des causes.

D’abord les syndicalistes attribuent les prévenances dont

ils sont l’objet au désir des politiciens socialistes de s’assurer, aux élections, les voix nombreuses des travailleurs syndiqués. Loin d’être reconnaissants aux membres du Parti socialiste d’entrer dans leurs syndicats, ils leur attribuent un mobile intéressé : y recruter pour leur organisation. D'autre part tout le mouvement d’émancipation ouvrière étant ramené par Marx sur le terrain de la lutte de classe, il

n’était pas difficile de convaincre les travailleurs syndiqués que leurs groupements constituaient par excellence des

organismes de lutte de classe, qu’ils étaient même les seuls véritables organismes de lutte de classe, puisqu'ils étaient

purs de tout alliage avec des éléments bourgeois, alors que :

les groupes socialistes se recrutaient dans tous les milieux. C’est certainement cette conception initiale, tirée de Marx lui-même, qui a déterminé les syndicalistes à s’organiser séparément, ce dont ils ont été loués par certains socialistes qui interprétaient dans le même sens le principe marxiste de la lutte de classe. Citons Hubert Lagardelle, qui fut le chef de cette tendance, dans l’avant-propos de la brochure :

Syndicalisme et Socialisme :

Si la lutte de classe est tout le socialisme, on peut dire que tout le socialisme est contenu dans le syndicalisme, puisque, hors du syndicalisme, il n’y a pas de lutte de classe.

Plus loin, Lagardelle dit encore :

Plus de dogmes ni de formules, plus de discussions vaines sur la société future. mais un sens de la lutte qui s’avive par la pratique. le plus simple ouvrier engagé dans le combat en sait plus que les plus abscons doctrinaires de toutes les écoles.

On voit par ce dernier passage quels ravages a pu faire, dans le cerveau d’un intellectuel, la doctrine marxiste de la lutte de classe, à quelle aberration démagogique elle l’a

entraîné. C’est la glorification de l’ignorance, mise au-des-

sus de la science. Comment s’étonner que l’ouvrier se soit laissé convaincre par les basses adulations qui le représentaient comme supérieur à tous les autres éléments sociaux et

capable, sans leur concours, d’aborder et de résoudre le

problème ardu de la transformation sociale ?

Sans doute c’est là une exagération du marxisme qui admettait les concours venus des autres classes. Mais Marx

y voyait un accessoire si modeste, il proclamait si constamment que le fait primait l’idée, il faisait si peu de cas des conceptions personnelles, même géniales et mettait si exclusivement sa confiance en l’action du prolétariat pris dans sa masse, qu'on ne peut pas dire que les fondateurs du syndicalisme ont beaucoup forcé sa pensée.

C’est donc Marx qui doit porter la principale responsabilité du mouvement syndicaliste si fatal au développement du socialisme.

*## La coupure entre le syndicalisme et le socialisme a eu

encore une autre cause : la défiance croissante inspirée à l’élément ouvrier, resté intransigeant sur le terrain de la lutte de classe, par les compromissions du socialisme parlementaire avec les partis bourgeois. Lagardelle constate dans la brochure citée plus haut que les élus socialistes à la Chambre ont abandonné peu à peu la notion de la lutte de classe « qui est le commencement et la fin du socialisme » pour faire une entente avec leurs collègues bourgeois, pour pratiquer « une politique de paix sociale ». Il cite de nombreux faits à l’appui de son affirmation et signale les défections retentissantes d’élus socialistes notables qui ont abandonné complètement la cause des travailleurs. C’est, dit-il, ce qui a amené la classe ouvrière à croire qu’elle n’avait rien à attendre de l’action politique et à s’organiser séparément sur la base syndicale.

T1 n’est que trop certain que l’action socialiste au Parlement, malgré l’éclat qu’elle a emprunté au prestige personnel de Jaurès, a été lamentablement inférieure aux magnifiques principes dont elle se réclamait. Mais si elle s'était inspirée de cet esprit de lutte de classe étroit qu’on lui reproche d’avoir abandonné, elle n’aurait réussi sans doute qu'à déconsidérer davantage encore le socialisme.

: ##*# L'erreur des conceptions intransigeantes comme celle du syndicalisme révolutionnaire est de ne pas mesurer la distance qui les sépare de ce qu’on peut faire accepter par le gros de l’armée prolétarienne.

Il est vrai que le syndicalisme révolutionnaire ne prétend pas rallier à son programme extrémiste la totalité, m1 | 12

même la majorité de la classe ouvrière. Une minorité cons-

ciente et résolue suffit, croit-1l, à consommer la révolution. Pouget écrivait à ce sujet dans sa brochure déjà citée :

La puissance de 11 Confédération générale du travail ne #éside pas dans de fortes crisses et il serait inexact de l’évaluer uniquement d’après ses cadres. KHlle est un organisme vivant, au ‘sein duquel les réaction. s’accomplissent selon les modes que nous voyons en action ous la nature : les éléments qu’elle groupe — et qui sont les éléments d'élite de la classe ouvrière, les plus conscients, les plus révolutionnaires — agissent sur la masse prolétatienne à l’égal d°s ferments, et, aux heures psychologiques, leur

influence est, prépondérante.

Par malheur, les événements ont prouvé le contraire : les

tentatives de grève générale d’il y a trois ans sont tombées.

à plat ; l'avant-garde seule a marché. Mais avec un peu plus de psychologie, 1l était facile de prévoir ee résultat. Pour un observateur qui ne s'arrête pas à des manifesta-

tion superhcielles et momentanées et qui va au fond des.

choses, il est évident que l’immense majorité des travailleurs reste étrangère aux agitations de la minorité. Non seulement elle n’est pas disposée à participer à une guerre civile, mais elle ne conçoit pas une organisation sociale autre que celle où elle vit, elle ne comprend pas le socialisme .ni le syndicalisme.

Sur près de douze millions de salariés des deux sexes exis-

tant en France la Confédération générale du Travail n’a ja-.

mais groupé plus de deux millions d’adhérents. Il a fallu des circonstances extraordinaires pour atteindre un tel.chiffre et es recrues occasionnelles qui ont afflué un moment dans les syndicats n’y étaient attirées que par l’appât d'avantages immédiats. Lorsque leur but égoïste a été atteint et qu’elles ont vu qu’on voulait les entraîner à la révolution, elles se sont débandées, et aujourd’hui les effectifs syndicaux sont descendus bien au-dessous de ce qu'ils étaient avant la guetre.

Les divisions ‘profondes qui ont déchiré le syndicalisme ont d’ailleurs beaucoup contribué à faire fuir les ‘éléments paisibles. C’est un fait bien connu de ceux qui ont fréquenté les groupements ouvriers : aussitôt qu'il s’y élève des querelles fratricides, les violents des deux partis y restent seuls en présence. Quant aux modérés, leur mentalité simpliste

me pouvant concevoir que des soldats de la mêmèe cause ne

restent pas ums, ils s’en vont, sans vouloir chercher à se rendre compte si l’une des fractions a tort et si l’autre a raison.

Ainsi l'avant-garde syndicaliste, loin d'agir comme un ferment sur la masse ouvrière, selon ce que croyait Pouget, n’a réussi qu'à s’aliéner sa confiance et à la rejeter hors des syndicats. Si encore elle avait gagné en homogénéité ce ‘qu’elle a perdu en force numérique! Mais entre révolution-

naïres et réformistes, la scission est devenue complète ; il y

a aujourd'hui deux Confédérations générales du Travail, en lutte acharnée l’une contre l’autre, et une telle situation ne peut que faire le vide encore davantage dans les syndicats, déjà réduits à un état squelettique.

Et par conséquent le syndicalisme n’a réussi qu'à affaiblir considérablement le mouvement socialiste, sans être en mesure de créer une force nouvelle. Sur le terrain de l’orga-, misation syndicale comme sur celui de l’organisation politique, le prolétariat, que Marx considérait comme la classe révolutionnaire par excellence, en qui il mettait toute sa conflance et tous ses espoirs, s’est montré tout à fait au-dessous de la mission qu’il lui assignait. À ses appels à la lutte de classe, une petite fraction seule a répondu. Et encore 1l est

bien certain que la plus grande partie de cette avant-garde

n'a pas été entraînée dans l’action par la puissance de l’idée de lutte de classe. Klle se retrouverait dans les rangs d’un

parti socialiste qui, sans faire de cette idée son dogme fon-

damental, n’en poursuivrait pas moins la transformation sociale intégrale qui est le but du socialisme. C’est pourquoi nous répétons encore que non seulemerit

Vidée de lutte de classe n’a apporté aucune force au mouvement socialiste, mais qu’elle lui a été fatale.

Sans elle, il n’y aurait pas eu un syndicalisme autonome, prétendant se suffire à lui-même et accomplir par ses moyens propres, la révolution sociale, en dehors du parti socialiste. I1 y aurait eu des syndicats, ne cherchant pas à sortir de leur rôle de défense des intérêts corporatifs et n'ayant par

pe L2 V4 L L] conséquent aucune occasion d'entrer en compétition et en

Jutte avec le parti socialiste, auquel leurs membres les plus

résolus auraient en même temps appartenu. Chaque organisation restait sur son terrain et poursuivait son but propre,

toutes deux s ‘appuyant dans la mesure du possible et ne se

heurtant jamais.

### La conception syndicaliste révolutionnaire, fondée sur une interprétation trop étroite du principe de lutte de classe, n’a aucun avenir parce qu'elle ne tient pas compte des Téalités.

La transformation du régime individualiste en régime communiste est une œuvre formidable, sans analogue dans l’histoire, et à laquelle ne saurait suffire la force proléta-

rienne toute seule, à plus forte raison la force d’une avant-

garde Délai ne

Dans les milieux révolutionnaires, socialistes ou syndicalistes, on semble ne voir de difficultés que dans la destruction de l’ordre actuel, soit par la conquête du pouvoir polique selon les uns, soit par la grève générale selon les autres. On ne s’inquiète pas du lendemain, et cela par la faute du marxisme qui ne l’a jamais envisagé.

Or autre chose est d’accomplir une révolution purement politique, comme toutes celles qu’on a vues jusqu’à ce jour ; autre chose d’une révolution sociale. Quelques modifications dans la constitution, quelques diminutions ou extensions des libertés publiques, quelques mutations dans le personnel, voilà le bilan d’une révolution politique. Une révolution sociale, au contraire, outre les réformes qui précèdent, doit remplacer de fond en comble toutes les lois, règlements, institutions sur lesquels reposent la vie civile, industrielle, commerciale, les rapports sociaux sous toutes leurs formes. La première n’agite un pays que superfñciellement ; elle passe presque inaperçue dans les couches profondes de la population ou tout au moins y est accueillie avec indifférence. La seconde apporte avec elle une perturbation complète : il s’agit de pourvoir non au remplacement de quelques fonctionnaires, mais à la direction et à l’administration de tous les services producteurs et répartiteurs ; 1l s’agit de changer complètement la mentalité du pays,

la manière de vivre de chacun. Et il ne faudrait pas comp-

ter sur le temps pour résoudre les problèmes ardus qui se

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