CHAPITRE XI
Le. Socialisme marxiste en Russie
Le parti social-démocrate russe, dont Georges Plekhanof fut le principal fondateur, et resta longtemps le chef incoutesté, était profondément et exclusivement marxiste. Les divergences qui y existaient, comme dans tous les autres partis, ne portaient que sur des questions de tactique et d'opportunité, ou d'interprétation de la doctrine qui était Ja loi de tous ses membres.
Et: quand ces divergences: devinrent assez graves pour amener une scission, m les bolcheviks (majoritaires) n1 les
mencheviks (minoritaires) me songèrent à abandonner leur
doctrine fondamentale. |
La: fraction des bolcheviks, maîtresse: du pouvoir en Rus- Sie: depuis la révolution d’octobre 1917, est donc marxiste, et ceux qui, au début, lui contestèrent ce titre, étaient mal informés. Ils voulaient dire par là que les bolcheviks s’écartaient de la nréthode de Marx en tentant prématurément une application du socialisme dans un pays dont l’évolution industrielle n’était pas assez avancée. Mais les bolche-
viks répondaient que Marx lui-même avait déclaré, dans le
passage cité au chapitre IV que si la: Russie attendait pour faire sa transformation sociale d’être aussi industrialisée que les nations de l’Europe centrale et accidentale, elle perdrait la plus belle occasion que l’histoire eût jamais offerte à un peuple.
Ils ont. d’ailleurs donné à leur parti le nom de Parti communiste et à la troisième Internationale, qu’ils-ont créée, le
pre expression de Marx, qui ar été un peu abandonnée | par ses continuateurs, et dénient aux autres fractions so-. cialistes et même aux ROULE le droit de porter ce titre.
Que les bolcheviks soient de purs marxistes, c’est un
POUR historique au- dessus de toute discussion : il n’y a pour s’en convaincre qu'à parcourir leurs journaux et leurs bro-
chures. Et ceux qui ont pénétré en Russie y ont trouvé par- st
tout, dans les salles publiques, dans les bureaux des admi-
nistrations et dans nombre de chambres privées le portrait | de Karl Marx flanqué généralement de ceux de Lénine et
de Trotzky. Ils ont pu constater aussi que dans toutes les
villes, même de minime importance, il existe une école com-
muniste où la doctrine de Marx est officiellement ensei-
gnée. Enfin ceux qui ont eu l’occasion de s’entretenir avec
les bolchevistes russes ont remarqué, non seulement chez les
principaux chefs et les chefs de second rang, mais chez un Fe
très grand nombre de simples militants, une culture marxiste beaucoup plus forte, sans comparaison possible, que celle des socialistes a et
### Les divisions qui ont opposé les uns aux autres les
marxistes de tous les pays, et qui, en Russie, ont été plus
envenimées que partout ailleurs, ont leur origine, ainsi que
mous l’avons dit, dans les obscurités, les incertitudes et les lacunes de leur doctrine commune. C’est ainsi que Plekhanof, conformément aux traditions du marxisme orthodoxe, estimait qu'avant de se donner des institutions socialistes, la Russie devait passer par une longue période de libéra-
lisme capitaliste, alors que Lénine et Trotzky, interprétant
dans un autre sens les leçons du même maître, croyaient possible et nécessaire de la faire entrer sans transition dans le régime nouveau ; que Plekhanof restait attaché sans res-
triction aux principes démocratiques, alors que Lénine et
Trotzky admettaient, au moins temporairement, la dictature du prolétariat, prévue par Marx ; enfin que Plekhanof poussa de toutes ses forces son pays à continuer la défense nationale, alors que Lénine et Trotzky, s'appuyant sur le texte marxiste : les prolétaires n’ont pas de patrie, réclamèrent la paix immédiate entre les peuples et le commence-
ment de la guerre révolutionnaire contre les gouvernements bourgeois.
Inutile de se demander qui avait tort et qui avait raison
10 et où était la véritable pensée de Marx. Une telle recherche
n'aurait qu'un intérêt rétrospectif : il suffit de constater les faits, dont on doit conclure qu’une doctrine assez vague pour engendrer des divergences pratiques aussi néfastes ne peut pas continuer à servir de guide au socialisme.
Ainsi les communistes russes connaissaient à fond la doctrine marxiste ; mais ils ne connaissaient pas autre chose. C’est elle qui a inspiré tous leurs actes. A elle seule revient le mérite de ce qu’ils ont pu accomplir d’utile ; à elle la res- ponsabilité du mal qu'ils ont pu commettre ou du bien qu’ils n’ont pas su faire.
### Mais il serait souverainement injuste de porter un ju- gement sur leur œuvre sans tenir compte des circonstances dans lesquelles ils ont pris le pouvoir et de la malveillance universelle dont ils ont été l’objet aussitôt après, ainsi que des difficultés résultant pour eux de la situation économique et sociale de la Russie et des inaptitudes spéciales du peuple russe.
Remarquablement intelligent et bon, merveilleusement
doué pour les sciences, les lettres et les arts, le peuple russe, est entièrement dépourvu de cette faculté que les Allemands possèdent à un si haut degré : l'esprit d'organisation. Le despotisme tzariste, qui réduisait tous les hommes à la crainte et à la soumission, laissait subsister des : désor- : dres, une anarchie et une corruption inimaginables, Si les administrations publiques paraissaient fonctionner, tant bien que mal, c’est parce qu’à la tête des services les plus importants, et souvent en sous-ordre, on avait placé des Allemands, les uns de la noblesse balte, d’autres originaires d'Allemagne, Ces derniers disparurent pendant la guerre ou après la révolution de mars et d’octobre 1917 ; leur départ laissa un grand vide.
La mobilisation de 1914, puis la nécessité de ravitailler l’armée en vivres, équipements, armes et munitions, dans un pays dont le réseau de voies ferrées était beaucoup trop lâche, bouleversèrent profondément l’économie russe et ra-
lentirent la production agricole et industrielle. D'autre part où
l’impéritie et la trahison qui régnaient à la cour, dans le À
gouvernement et dans l'état-major, dé iles Ni esprits. Après trente mois de guerre, l’armée était en pleine décomposition, et les soldats las d’être jetés, presqne sans armes, contre un ennemi supérieurement pourvu des engins de destruction les plus perfectionnés, désertaient en: masse |
pour rentrer chez eux.
Les faibles gpuvernements du prince. Lwof et de Ke- M
rensky laissèrent le mal s’aggraver encore. La. situation était. donc presque désespérée au moment de la révolution bolchevique d’octobre 1017. Pour arrêter l'invasion alle-
mande menaçante, le nouveau gouvernement, après avoir
vainement tenté d’obtenir le concours de la France sous la
forme d’instructeurs et de matériel, fut réduit à signer à
Brest-Litowsk une paix d’ tn et de sacrifices qui lui fut durement reprochée par la suite.
#*## Nous n'avons pas à apprécier ici l'attitude générale du gouvernement bolchevique ni à. nous faire juge des actes
de sa politique à l’intérieur et à l’extérieur. C’est le point
de vue économique seul qui entre dans le sujet de ce livre:
J1 nous importe donc peu de savoir si les. mesures d’hostilité ouverte ou déguisée dont il fut l’objet, de la part des
nations alliées et même neutres, depuis. son arrivée au pouvoir, étaient ou. non justifiées par ses fautes. Nous: n‘avons qu'à enregistrer les conséquences déSARRRUMeS) de ces mesures. pour. l’économie russe.
Toutefois nous devons signaler une erreur fondamentale
de.sa politique qui lui. fut inspirée par l’esprit marxiste dont
1l était exclusivement animé.
Les difficultés. multiples de sa situation, à l'intérieur
comme à. l'extérieur lui furent sensibles dès son avènement
au pouvoir. Mais si ses membres n'avaient pas été de purs
marxistes, si au. lieu de n’avoir dans le cerveau que le ma-
térialisme historique, la lutte de classes et la théorie de la plus-value, 1ls avaient compris la puissance de reconstruction du soctalisme, ils. auraient adopté une ligne de conduite
diamétralement. opposée à celle qu’ils arrêtèrent. En effet
leur unique pensée fut : nous sommes perdus si la révolu-
tion n’éclate pas, à bref délai, dans. deux ou: trois au moins des principaux pays du monde. Pénétrés de: cette conviction,
11s déployèrent des efforts inouïs dans leur propagande: à
l'extérieur, s’attachant notamment À provoquer des soulèvements aux Indes. IIs échouèrent partout et c’est un résul-
tat qu'ils auraient pu prévoir avec un peu plus de pénétration. Et du même coup ils surexcitèrent au plus haut degré les haines dont ils étaient l’objet. Menacés directement dans lèur fortune, dans leur pouvoir, les capitalistes des pays de l’'Entente, et même, au début, ceux d'Allemagne, suscitèrent contre la Russie soviétique les ennemis dont on parlera tout à l'heure et les aidèrent dans leurs attaques en leur fournissant abondamment argent, instructeurs, armes, munitions et vivres. Ils firent ainsi courir à la République des Soviets de bien plus grands dangers que ceux que sa propagande leur faisait courir à eux-mêmes et la mirent à deux doigts de sa perte.
Au contraire, st les bolcheviks avatent, dès le début, an- noncé au monde qu'ils étaient résolus à ne jamais intervemir à l’extérieur-et à se consacrer entièrement à leur reconstitution économique, si au lieu de provoquer à plaisir les nations occidentales en rentant les dettes de l’Etat russe, ils avaient reconnu ces engagements em demandant du temps
pour y faire face, et s’ils avaient conformé leur conduite à ces déclarations, ils n'auraient pas conquis, certes, les sympathies des capitalistes, mais ils auraient désarmé, au moins partiellement leur hostilité.
Et si, comme conséquence, ils avaient reporté sur la réorganisation économique de la Russie, par les moyens puissants que leur donnait le socialisme, toute l'intelligence, tout le travail, toutes les. ressources,. stérilement dépensés
en agitation. à. l’intérieur et: à l'étranger, ils auraient ramené le. calme et la prospérité dans leur pays et donné à leur pouvoir des bases inébranlables. Il n’y a pas de pays plus malléable: que:la: Russie, et un communisme de bien-être, de paix et: de liberté y: aurait été- accepté par tous.
Mais les bolcheviks n’ont: jamais. songé à: une telle action, parce qu’ils ne: connaissaient, et: ne connaissent encore, mi les. principes: économiques du communisme, ni lès moyens
L ON ERC AREA Le LEE
de les appliquer, ni les résultats qu’on pouvait en attendre, à
Théoriciens du marxisme révolutionnaire, ils étaient abso-
lument impropres à une tâche d'organisation pratique à base socialiste. |
*#* Les bandes de Koltchak, de Denikine et de Youde-
nitch, puis celles de Wrangel et l’armée polonaise, toutes
soudoyées et entretenues par les puissances alliées, ainsi que les autres bandes, obéissant à des chefs moins connus, qui se formèrent en Ukraine et dans diverses parties de la grande Russie, occupèrent et ravagèrent toute la surface du territoire russe, à l’exception d’un cercle étroit dont Moscou était le centre. Les cruautés qu’elles exercèrent contre les habitants, les destructions de mines, d’usines, de chemins de fer, de bâtiments auxquels elles se livrèrent sont encore à peu près ignorées en France. |
D'autre part les paysans à qui on avait promis la terre et à qui on avait partagé une bonne partie des domaines de la noblesse et des apanages ne se contentèrent pas de ce qu’on leur donnait. Ils s’emparèrent peu à peu du matériel, des animaux et des terres des domaines nationaux, dits domai-
nes soviétiques, qu’on voulait réserver pour la grande cul-
ture collective. Et cette prise de possession violente ne se fit pas sans de nombreux pillages et incendies. Actuellement il ne reste presque plus rien des magnifiques domaines soviétiques qui auraient pu devenir le point de départ d’une rénovation scientifique de l’agriculture russe.
#*# Pendant qu'il était aux prises avec ces difficultés inextricables et sans cesse renaissantes, le gouvernement des Soviets, au lieu de pouvoir donner ses soins à la reconstitution économique du pays, devait avant tout se mettre en état de résister aux attaques dont il était l’objet. Tout ce qui lui restait de ressources industrielles et de moyens de transport était affecté à l’armée, qu’il avait fallu réorganiser entièrement. Au lieu de réparer le matériel des usines et des chemins de fer qui, farte d’entretien, se détériorait de plus en plus, au lieu de fabriquer de l'outillage agricole dont on commençait à manquer, il fallait produire des fusils, de l’artillerie, des mitrailleuses, des munitions, des
chars d’assaut, des aéroplanes, des automobiles, des effets ji HE équipement. au lieu de ne puiser qu'avec ménagement dans les réserves de bétail, si affaiblies par la guerre, il fal-
lait pour nourrir les combattants, réquisitionner tous les ani-
maux qu'on pouvait trouver. He de telles conditions l’éco-
nomie russe ne pouvait que se ruiner de plus en plus. Le blocus inhumain auquel la Russie fut soumise, con-
tre le droit international, aggrava au-delà de tout ce qu’on | peut imaginer ses difficultés intérieures. Ce pays dont l'in-
dustrie était encore peu développée, dut, du jour au lendemain se suffire à lui-même. Il fallut y pousser le rationnement jusqu'à la sous-alimentation. Et les travailleurs épui-
sés ne pouvaient presque rien produire. Faute de remèdes
pour les combattre, le typhus, le choléra et autres fléaux ra-
vagèrent l’armée et la population civile.
### Malgré tout, la Russie tint et l’armée rouge purgea le sol de la patrie des envahisseurs. Plus de cinq ans se sont écoulés depuis la révolution d’octobre 1917, et ce gouverne-
ment des Soviets, dont on annonçait la chute de semaine en
semaine paraît, malgré l’horrible famine, assez solide pour qu’on songe à le reconnaître plutôt qu’à l’attaquer. Il a fallu
des miracles d’énergie pour atteindre un tel résultat. Ta Russie révolutionnaire moderne a égalé en fermeté la France
révolutionnaire de 93, et Trotzky, le créateur de l’armée rouge, n’est pas inférieur à Carnot.
Et cependant la situation économique n’a cessé d’empirer. Elle est tombée si bas qu’on se demande comment et
dans combien de temps un relèvement sera possible, même
avec l’aide des puissances étrangères.
91 l’on pouvait exprimer par des chiffres la part de responsabilité qui incombe aux communistes russes dans cet état de choses, on serait très près de la réalité en disant que les causes indépendantes de leur volonté y entrent pour les quatre cinquièmes et que le dernier cinquième seul leur est
imputable. Ce sera sans doute le jugement de l’impartiale
histoire, actuellement faussée de part et d’autre par de constantes exagérations. La presse capitaliste française ne veut
accorder aux Soviets aucune circonstance atténuante, et
dans les journaux communistes, on ne trouve que de id Ne cules apologies: | EE
##* L'auteur de ce livre a vécu près d’un an dans la Russie soviétique ; il y a rempli des fonctions importantes qui l’ont mis à même de tout voir. N’ayant .eu .qu’à .se louer de l’accueil qu’il a reçu de ses frères d’idéal, 1l conserve. d’eux, avec un affectueux souvenir, une vive admiration pour leur foi, leur abnégation, leur indomptable courage. . IF sait que si leurs actes n’ont pas toujours été heureux, leurs intentions étaient pures : c’est pour l’affranchissement de l’humanité qu’ils se sont jetés dans la fournaise où tant ont déjà péri, ou tant d’autres, peut-être, périront à leur tour. Aucune comparaison n’est possible entre des caractères d’une telle altitude et les misérables profiteurs qui do-. minent le reste du monde pour s’engraisser de sa misère.
Maïs d’autre ‘part, ils ont compromis eur œuvre par d'énormes fautes, et comme ‘on ‘nous donne ‘en ‘exemple leurs pires erreurs, c’est un devoir impérieux de ‘rétablir Ha vérité, pour épargner à notre pays, si cruellement atteint lui-même, les ‘épreuves de la malheureuse Russie.
### Gi la détresse actuelle de ce grand pays s'explique suffisamment par les causes brièvement rappelées ci-dessus, il n’en est pas moins certain que les bolcheviks ont complètement échoué dans leur projet de réorganiser son économie sur les bases du communisme. Ils ont si bien senti leur impuissance qu’ils se sont décidés à rétablir les entreprises privées de leurs nationaux et à faire appel aux capitalistes étrangers.
Faut-il, comme le font nos adversaires, attribuer cet avortement au socialisme lui-même et conclure avec eux qu'il n’est qu'un ‘principe de destruction, incapable de recons- ‘truire?
En aucune façon le socialisme ne peut ‘être mis en cause, car ce ne sont pas ses principes économiques qui ont été