‹ Délivrons-nous du Marxisme 1923Chapitre 3 sur 23 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Nécessité d’une simplification des connaissances

humaines

Pourquoi cette thèse générale, en tête d’un ouvrage consacré spécialement à la critique du marxisme ?

Parce que le marxisme ne peut être isolé du milieu dans lequel il est né et s'est propagé, parce qu'il n'est que l’une des manifestations d'un état d'esprit morbide dont le monde souffre profondément et dont il continuerait à souffrir si, en faisant disparaître l'effet particulier, on laissait subsister la cause. :

Le mal dont il étouffe, c’est l'hypertrophie scientifique.

Expliquons-nous :

### Bien qu'il ait été favorisé par les développements considérables de l’industrialisme, au cours de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, le marxisme ne se serait jamais répandu dans la classe ouvrière du monde entier s’il ne lui avait été interprété et rendu accessible par des intellectuels.

Seuls, en effet, les cerveaux cultivés peuvent arriver à pénétrer la pensée de Marx dans la forme abstruse qu'il lui a donnée. Et à ceux qui y parviennent, il faut encore une grande force déductive pour e1 dégager des conséquences pratiquement intéressantes, qui n'apparaissent guère au premier examen.

Si des intellectuels, en nombre appréciable — bien qu'en ie infime minorité — se sont faits les champions et les vulgarisateurs de la doctrine marxiste, c'est que leur esprit était pré- :

paré aux méthodes de raisonnement par lesquelles elle est exposée. Il y était préparé par leur culture philosophique et. scientifique.

Marx, qui était un puissant travailleur, avait étudié la phi-. |

losophie, le droit, l’histoire, la littérature, les langues anciennes et modernes avant d'aborder l’économie politique.

En présentant ses thèses comme l'expression du socialisme

scientifique, en leur donnant pour base principale une nouvelle philosophie de l'histoire, il devait impressionner les

hommes d'une formation analogue à la sienne, séduire et entraîner les uns, obtenir au moins la considération des autres.

Ainsi, bien qu'il s'oppose nettement aux conceptions classiques de l'organisation sociale, le marxisme s'apparente à

elles par ses origines. Il est issu de la même ambiance.

Et c'est pourquoi, s'il est aujourd'hui prouvé que le marxisme est beaucoup plus nuisible qu'utile et que l'avenir

du socialisme exige son abandon, il est nécessaire qu'en

même temps l'humanité se débarrasse de l'encombrant et Tourd bagage de fausse science qu’elle traîne après elle, dont

le marxisme ne constitue qu'une partie, et qui “ralentit sa

marche en avant au point de l'arrêter parfois tout à fait.

ÆEssayons de ramener à ses termes les plus simples le problème humain qu'on a si fâcheusement compliqué :

ETES | der comment il y est venu et s’il n’aurait pas mieux valu qu'il n'y vint pas. Ce sont là des questions sans intérêt pratique. Tenons-nous-en au fait.

L'homme a des besoins qui, aux époques primitives, ont Pa | JA e e 2 + dû être purement physiques, mais auxquels, depuis, se sont

ajoutés des besoins moraux.

L'homme est heureux s'il peut satisfaire ses besoins. Il souffre et meurt s'il ne le peut pas.

L'homme existe sur la terre. N’allons pas nous deman-

émis. LES

__ Donc, tout ce qui concourt à la satisfaction de ses besoins est bon ; tout ce qui l'empêche est mauvais ; tout ce qui, sans aller à l'encontre de la satisfaction de ses besoins, n'y contribue pas, est inutile ; tout ce qui est inutile est nuisible comme absorbant du temps et des forces qui pourraient être mieux employés.

Sur ces quelques vérités d’évidence, il est facile d’édifier

une nouvelle classification des sciences; elles se rangent d'elles-mêmes en deux catégories : |

Celles qui augmentent le bien-être de l’homme,

Et celles qui le diminuent en occupant des intelligences et

des bras ainsi détournés du but principal.

Ces dernières sont des sciences de luxe qui n'auront pas d'inconvénients lorsque l'humanité sera parvenue à s’affranchir entièrement des besoins matériels, mais qui, en attendant, sont une perte sèche pour le progrès.

Qu'on ne se hâte pas, sur les quelques lignes qui précèdent, de nous accuser d'un grossier utilitarisme excluant toute préoccupation élevée. Rien ne serait plus injuste, car au nombre des besoins moraux, dont la satisfaction est indispensable, nous n hésitons pas à ranger toutes les jouissances esthétiques. L'homme moderne — et nous ne voulons pas retourner aux temps barbares — ne vit pas seulement de pain : il ne peut se passer d'une nourriture spirituelle.

Tout ce qui orne et ennoblit sa pensée, tout ce qui excite ° . CR A, °

son admiration, tout ce qui épure son goût, tout ce qui for-.

tifie son jugement, tout ce qui trempe son caractère, tout ce

aui le porte à la bonté, tout ce qui lui cause un plaisir, tout

#1 ce qui berce et dissipe ses chagrins, tout ce qui le distrait et

l'amuse, tout cela ne saurait être amoindri sans que la vie lui devienne intolérable.

Mais il est des branches de la connaissance humaine qui, manifestement dénuées de ce qui peut embellir l'existence, ne peuvent se justifier que par leur utilité matérielle. Et s'il est reconnu qu'elles sont absolument stériles et nuisent à la croissance des fleurs et des fruits sur les autres branches,

en leur retirant une partie de la sève nourricière, il faut absolument les retrancher.

Or, depuis que les bûchers de l’Inquisition se sont éteints, l'arbre de la science a pu, sans être jamais émondé, étendre librement ses ramifications, toujours plus larges, plus hautes et plus touffues. Chaque pousse des branches mères a donné naissance à de nouveaux rejets qui, à leur tour, en engendrent d’autres. L'arbre est devenu forêt et ses frondaisons immenses étendent au loin leur ombre sur la plaine.

Un Aristote, un Léonard de Vinci, un Pic de la Mirandole

possédaient l'intégralité des connaissances de leur temps.

Aujourd'hui, quel cerveau serait assez puissant pour les contenir ? On ne peut arriver à en toucher le fond, sur un seul ou sur quelques points, qu'en sacrifiant les autres. Et c'est pourquoi nos plus grands savants ne sont que des spécialistes.

Sans doute, cela est inévitable, et nul ne peut songer à faire rétrograder la science au point où la spécialisation a commencé. Mais la spécialisation n'en entraîne pas moins de

graves inconvénients, en ce sens qu elle affaiblit la faculté

d'embrasser une situation dans son ensemble et de s'élever a e ° 7, PURE À ° , »

à la conception des idées générales. On ne saurait s'exagérer les maux qui en résultent.

Aünsi la France, ruinée par la guerre, aurait besoin pour se relever du concours actif de tous ses enfants, et surtout des plus instruits. Elle compte heureusement par milliers les hom-

mes remarquables. Mais chacun d'eux continue à exercer son

activité dans le cadre où il la renfermait avant la guerre, sans concourir directement à l’œuvre de salut national, sans même, le plus souvent, s’en préoccuper beaucoup. Que cependant le gouvernement ait besoin d'éclaircir une question particulière, il trouvera, pour l’assister, toutes les compétences désirables. Mais qu'il pose le problème total et provoque une solution d'ensemble, impliquant la refonte plus ou moins complète de nos institutions, qui lui donnera un avis vraiment autorisé, qui fera entendre, au-dessus des clameurs de l'intérêt privé, la puissante voix de la vérité éternelle ?

Pourtant, ce qui importe avant tout, ce sont les principes fondamentaux, puisque les détails en dépendent. Ce sont eux qu'il faut déterminer en premier lieu, puisqu'ils constituent la base de toute reconstruction. Et la cause de l'impuissance où se débattent les gouvernements depuis le retour de la paix, c'est qu'ils suivent la méthode contraire en prétendant résoudre isolément des difficultés solidaires et enchevêtrées.

La science synthétique leur manque, et c’est elle qui donne au véritable homme d'Etat des vues supérieures. Cependant elle n’exige pas plus d'intelligence qu'il n'en faut à un de nos savants pour s'élever au premier rang dans sa spécialité. Mais elle ne peut s'acquérir que par une préparation laborieuse, incompatible avec l'étude approfondie d'autres branches de la science.

:#*#* Non seulement la spécialisation a tué les idées générales, mais elle a tué l’idée. A force de rétrécir son horizon en limitant ses recherches à un petit nombre d'objets, le savant moderne en arrive à perdre de vue le but essentiel de la science, qui est d'améliorer les conditions d'existence de l'homme. Cantonné dans son étroit domaine, n’en franchissant jamais les limites pour entrer en rapports avec ses voisins et travailler en liaison avec eux, dans l'intérêt public, il ne trouve presque plus l’occasion d'exercer ses facultés pensantes, et c'est pourquoi elles s’atrophient. L'habitude d'observer éteint peu à peu celle de réfléchir. La constatation se substitue au raisonnement, l'analyse à la synthèse, le fait à l'idée.

Sur ce point, ouvrons une parenthèse : l’idée abstraite, c'est-à-dire détachée des réalités, n’a aucune valeur pratique. Seule l’idée basée sur les faits est féconde. Mais les faits non fécondés par l'idée ne portent pas de fruits. Il ne faut donc jamais séparer le fait de l’idée, ni, à plus forte raison, éliminer l'idée et proclamer que le fait se suffit à lui-même.

Pour les sciences physiques et naturelles, dont l'objet est la détermination des lois qui régissent la matière, on conçoit bien que la plus grande place soit laissée à la précision des

us Ce qui est inadmissible, c'est que cette méthode soit étendue aux sciences sociales. e

Et c'est à cela, cependant, qu'on en est arrivé...

Ouvrons au hasard quelques-unes des nombreuses ME tions consacrées à la sociologie : nous n'y trouverons que des constatations, des documents, des descriptions, des monographies, des compilations. Les quelques thèses qui s’y rencontrent de loin en loin tendent à justifier cette prépondérance donnée

aux faits en démontrant que, dans l'accomplissement des évé- pe

nements, le rôle de l'idée est nul. La plus puissante conception d'un cerveau génial n’aboutit à rien, dit-on. Par contre, le moindre fait spontané présente un intérêt. On ne le discute pas, on ne se demande pas s'il est bon ou mauvais : on l'enregistre et on attend. |

S'il prend consistance et devient un élément appréciable de la vie sociale, on redouble d'attention pour les manifes- :

tations auxquelles il donne lieu. Les uns redoutent sa généra-

lisation qui peut bouleverser l’ordre existant, les autres la …

souhaitent comme l'unique moyen, selon eux, de produire ce bouleversement. Tous reconnaissent son importance. Aucun ne paraît songer que l'avenir peut se fixer dans une toute autre direction, ni, par conséquent, essayer de la découvrir.

Certes, tout organisme nouveau qui surgit a sa raison d'être et s'il se développe, c'est qu'il présente un intérêt pour ses adhérents. Il se peut que cet intérêt soit durable : mais il se peut aussi qu'il soit momentané. Il se peut qu'il corresponde à l'intérêt général, mais il se peut aussi qu'il-lui soit contraire.

Il ne suffit donc pas qu'un courant se produise pour qu’on doive s’y jeter ; il faut d'abord chercher à savoir où il aboutira. Mais pour cela, il faudrait raisonner, et la raison est pros-. crite comme sans action sur les faits. |

Les faits se déterminent eux-mêmes, dit-on, sans que la volonté humaine puisse en troubler le cours. Et ce n’est pas seulement la volonté isolée qui est impuissante, mais la volonté collective érigée en loi. On professe, en effet, que la loi doit

se borner à consacrer un état de faits antérieur et qu'elle est inopérante lorsqu'elle prétend innover.

ï | XVIL

Ainsi le culte du fait et le mépris de l'idée aboutissent au pur fatalisme et ne laissent aucune place à l’action. Il n'y a plus qu'à se croiser les bras. | Faut-il réfuter de telles absurdités ? Non. Il n’y a qu'à les dénoncer au tribunal du sens commun qui, tôt ou tard, en fera justice. Mais en attendant, elles sont dominantes, et, selon nos sociologues, constituent ce qu'on appelle l'esprit scienti- Jique.

C2 *#** Nos savants spécialisés sont en général des conservateurs sociaux, parce que leur situation personnelle les met à l'abri de la misère et que, d’autre part, absorbés par l'étude, ils ne songent guère à ce qui peut se passer dans les bas-fonds où s agitent les déshérités. Pourtant certain d’entre eux, moins égoïstes ou mieux renseignés, comprennent vaguement que de profondes transformations sont nécessaires. Mais leur attention distraite ne va pas jusqu'à pousser bien avant l'étude de ces questions. Îls trouvent plus simple de s'arrêter aux faits et d'en suivre les développements.

Les deux grands mouvements ouvriers qui ont marqué la seconde moitié du dix-neuvième siècle : la coopération et le. syndicalisme, leur paraissent dignes d'intérêt, à raison de la place qu'ils ont prise.

Ni l'un ni l’autre n’a pour point de départ une de ces idées haïssables dont « l'esprit scientifique » se refuse à tenir compte : la coopération est née du fait que des consommateurs groupés pour faire leurs achats à une maison de gros payent moins cher que s'ils s’adressaient séparément au commerce de détail ; le syndicalisme, non moins simpliste, repose sur cet autre fait que des ouvriers unis pour discuter avec le patron les conditions du travail ont beaucoup plus de chances de faire prévaloir leurs revendications que s'ils agissaient individuellement. Il n’y a dans tout cela pas ombre d’idéologie, Aussi la sympathie de la fraction avancée de nos corps savants va-t-elle à l'un ou à l’autre de ces deux mouvements. Par contre, elle va beaucoup moins au socialisme, que ses bases critiques et doctrinales rendent suspect. Avec lui, il

faut remuer des idées, dégager des conclusions, tandis qu'avec ss les autres il suffit d'observer en curieux. L'école marxiste réunit pourtant quelques adhésions, parce qu'elle dénie toute valeur à l’idée et envisage l'avenir comme la résultante fatale des faits passés et actuels.

Si tout sens critique n'était pas aboli chez les partisans de la souveraineté des faits, ils comprendraient que le triomphe définitif de la coopération exclut celui du syndicalisme et inversement, puisque ces deux organisations pratiquent des méthodes complètement différentes. Donc l'une au moins, est appelée à disparaître sans laisser de traces. Laquelle ? On ne sait. Et pourquoi ne disparaîtraient-elles pas toutes les deux ? Pourquoi l'avenir ne serait-il pas dans une troisième voie ?

Il suffit que cette question puisse se poser pour ramener les faits à leur juste valeur. Quelle que soit la place occupée par certains d'entre eux, on ne peut dire d'aucun avec certitude qu'il est destiné à devenir le principal agent de la transformation sociale. Ce rôle est réservé à un seul qui peut être encore inconnu. |

Au lieu de se mettre passivement à la remorque des faits, il faut donc les assujettir au contrôle de l'idée, s'efforcer de déterminer ce qu'ils peuvent contenir d'éléments utilisables pour l'amélioration du sort de l'humanité, et selon l'opinion qu'on s'en sera formée par une sérieuse étude, les seconder ou les combattre.

Certes, la vérité la plus éclatante, si elle n’a germé que dans un seul cerveau, ne peut prévaloir immédiatement contre une erreur ancrée dans l'esprit de la foule. Mais il vient un jour où l'erreur tombe d'elle-même et alors la vérité s'impose à tous. |

Il est donc absurde de nier l'efficacité de l'idée en proclamant la toute puissance du fait. Dans les conflits qui peuvent s'engager entre l'idée et le fait, la première reste toujours VICtorieuse si elle est juste et raisonnable. Elle peut être longtemps méconnue ; mais le dernier mot lui appartient.

La thèse déterministe que les idées dérivent des faits n’a rien de contradictoire avec ce qui précède, car de ce que toute idée a sa source dans le milieu où vit celui qui l’a conçue et dans le milieu antérieur, il ne s'ensuit nullement qu'une fois jetée dans la circulation elle ne puisse exercer une influence modificatrice sur l'avenir. Il faut fermer les yeux à l’histoire et abdiquer sa conscience d'homme pour nier la force de l'idée, et il est inouï que, par l'effet de la spécialisation croissante, la science moderne en soit arrivée, sinon à proclamer ouvertement une telle hérésie, du moins à agir comme si elle la tenait pour vraie.

### L'abaissement de l'idée entraîne l'abaissement des caractères, car le caractère consiste précisément à s'attacher avec force à une idée qu'on croit juste, et à lui sacrifier même ses intérêts, même sa vie.

Dans nos sociétés modernes où les brillants esprits fourmillent, on ne trouve presque plus de caractères ; ils sont particulièrement rares parmi les hommes politiques. Jadis, on avait une foi, des convictions pour lesquelles on luttait. Aujourd'hui on considère comme une tare chez un homme . d'Etat d’avoir des vues arrêtées et de les défendre obstinément. Pour être jugé digne des fonctions gouvernementales, il faut avoir une grande connaissance des hommes et des choses, de l’habileté, du savoir-faire, de la souplesse, être capable de s'adapter à toute situation, de s'inspirer des circonstances, et selon le côté d’où souffle le vent, de brûler ce que, la veille, on adorait.

Ïl n'y a donc plus de principes, plus d’idéal, et, par suite, il n y a plus de partis, mais des groupements d'intérêts privés qui se disputent le pouvoir en vue des avantages personnels quil assurera à leurs membres. La solution de tels confits est toujours au détriment de l'intérêt général.

Nos politiciens modern-style pourront trouver que les choses vont fort bien ainsi et regarder avec mépris les vieilles barbes qui en sont toujours à l'antique conception des devoirs de l'homme public ; l'histoire impartiale flétrira un jour la corrup-

tion du temps présent et dira qu'il fut une de ces périodes de décadence qui précèdent la fin des empires ou des régimes.

#%# Tout se tient dans la vie, et l’affaiblissement de l'idée a eu une funeste répercussion sur la littérature. Jamais on r'écrivit ni on ne Jlut autant. Mais jamais le niveau de la production intellectuelle ne fut aussi bas. Si Voltaire a dominé le XvIM° siècle et Victor Hugo le XIX° on cherche en vain de nos jours, quel nom citer à la place de ces géants. Nul n'émerge au-dessus du niveau de la médiocrité. La mièvrerie a remplacé la puissance. Ni l'esprit ni l'éloquence ne sont diminués, pourtant ; mais la pensée a disparu. Pour nous tenir lieu des œuvres de haute envergure, qui éclairaient l'humanité comme des phares, nous allumons des milliers de chandelles. Impuissants à créer, nos écrivains ne savent que commenter, analyser, critiquer, interpréter. Et quand ils ne trouvent plus rien à dire sur les œuvres célèbres, ils s’en prennent à leurs auteurs, recherchent, pour les décrire longuement, les moindres particularités de leur vie, examinent à la loupe. leurs manuscrits et jusqu à leurs brouillons pour y découvrir des bizarreries ou des fautes et en faire l'objet de réflexions puériles autant qu interminables. Quant au théâtre, peut-on citer une pièce moderne, une seule qui mérite de passer à la postérité ?

### [] faut donc remettre l’idée en honneur, lui restituer sa

légitime prépondérance, sans cependant abandonner la spécialisation des connaissances, bien qu'elle soit la cause principale de son recul, mais qu'il faut considérer comme l'inévitable rançon du progrès.

On pourrait toutefois tenter d’arracher les savants à ce qu'il y a d'excessif dans leurs habitudes de spécialisation en exigeant d'eux une participation régulière à la vie sociale, une contribution à l'étude des grands problèmes d'ordre général qui, aujourd hui, leur sont presque totalement étrangers. Par exemple on pourrait les réunir dans un Institut qui serait appelé à donner son avis sur les questions soumises à son examen et même à formuler de sa propre initiative, les solu-

tions qu'il croirait utiles. De cette facon on amènerait les savants à consacrer une fraction de leur temps à l'intérêt public, au lieu de l’absorber entièrement dans leurs travaux spéciaux. Le même but pourrait également être poursuivi par d'autres moyens. |

Mais le plus nécessaire est d'envisager nettement l'abandon de toutes les branches de la connaissance qui ne concourent pas directement /à améliorer et à embellir l'existence de l'homme.

Evidemment on ne vourra pas empêcher quiconque aura du goût pour les études abandonnées de s'y livrer personnellement et de publier les ouvrages qu'il pourra leur consacrer. Mais si on retranche les sciences inutiles de l’enseignement public, si leur culture cesse de constituer une carrière, si l’on ne farcit plus les jeunes cerveaux de leur fatras encombrant, leur source se tarira peu à peu. | La question est d'établir une distinction bien précise entre les sciences à conserver et celles à éliminer.

Îl y aurait quelque puérilité à en dresser la liste complète et à en faire le classement motivé.

D'ailleurs, les limites qui les séparent les unes des autres sont, presque toujours, si incertaines, leur nombre est si variable, le désaccord est si grand entre savants pour accorder ou refuser la qualité de science à quelques-unes d’entre elles, qu il serait imprudent de s’aventurer sur ce terrain mouvant.

D'autre part, il est rare qu’une science soit à rejeter entièrement. En général, toutes ont une raison d’être et ne deviennent nuisibles que par les développements infinis dans lesquels elles vont se perdre.

Il suffit donc de poser la règle simple qu'il faut écarter des programmes d'enseignement tout ce qui n'est pas utile à l’humanité et d'en préciser la portée par quelques exemples.

### On voit immédiatement que toutes les sciences mathématiques, physiques et naturelles sont à conserver sans restriction. Les premières sont indispensables à l'intelligence des autres, dont les applications permettent à l’homme de pour-

voir à ses ARR matériels et de se défendre contre les mala-

dies. Leur utilité n'est pas discutable.

Pour les raisons énoncées plus haut, il n'y a pas davantage

à toucher aux arts, bien qu’on puisse émettre le vœu plato-

nique d'opposer une digue au flot des non-valeurs qui monte sans cesse et de restreindre la production artistique aux œu-

vres d'une véritable beauté.

Par contre, toutes les branches de l'archéologie doivent

subir de notables amputations. Le passé est un gouffre sans fond où l’on peut faire indéfiniment des découvertes. Mais le plus grand nombre ne présentent aucun intérêt pour le pré-

sent et l'avenir et ne servent qu'à satisfaire quelques curieux

et quelques maniaques. Il faudrait limiter les recherches aux

objets d'une utilité réelle.

La même observation s'applique à l'histoire. Poussée trop

loin, elle tombe dans des détails fastidieux. À quoi bon s’en charger le cerveau ?

Elle s'applique également à la linguistique et à la philologie qui perdent tout intérêt si elles étendent trop leur domaine. |

Dans la littérature, il faut distinguer l’enseignement et la production.

Le premier gagnerait à être fort simplifié : on ne devient pas un bon écrivain en étudiant la rhétorique, mais en lisant

les grands auteurs, et ces lectures se font en dehors de l’école. Chacun les règle selon sa capacité, ses goûts et ses facultés de travail et en profite dans la mesure de ses dons naturels.

Quant à la production, qui, pour la plupart des auteurs,

n'est qu'un gagne-pain, il est difficile de la restreindre sous

ur régime démocratique et individualiste qui, en distribuant

assez libéralement l'instruction, n’assure des moyens d’'existence à personne. Du temps de Voltaire, la littérature était déjà un métier : « Faites des romans, disait un bel esprit à un jeune marquis ruiné ; c'est une excellente ressource à Paris. » C’est une maigre ressource aujourd'hui. Mais mieux

vaut manger maigre que pas du tout. Le malheur c'est que

cette littérature mercantile corrompt de plus en plus l'esprit public et étouffe sous son pullulement les ouvrages de valeur.

Seul le socialisme, en donnant à chacun une situation en rapport avec ses aptitudes et toujours bien rétribuée, arrachera au pis aller littéraire le plus grand nombre de ses victimes. Et, dût-il restreindre la liberté d'écrire, lorsqu'elle se traduit par des insanités, il ne permettra la publication que des livres qui en vaudront la peine. Alors seulement le problème sera résolu.

### Le droit est sans contredit l'une des sciences les plus encombrantes. Ses grandes divisions : droit civil, droit commercial, droit criminel, droit administratif, droit international, font autant de mondes à part, et on s’effraye de penser qu'elles comprennent des subdivisions dont chacune suffit pour meubler un cerveau.

Ainsi il y a des jeunes gens qui se consacrent à la carrière de l'enregistrement. Elle les absorbera entièrement. Ils auront à s assimiler le contenu de vastes bibliothèques affectées exclusivement à cette matière. Et admirez quel degré de certitude cette culture introduira dans leur esprit : si vous interrogez sur un point litigieux plusieurs contrôleurs, receveurs ou directeurs de l'enregistrement, vous aurez autant d'avis. différents que de consultations !

Le droit, dans les conditions où il est enseigné et appliqué, est d'ailleurs, avec la philosophie dont on parlera tout à l'heure, la science la plus propre à fausser le jugement. En effet, pour chaque cas à résoudre, le magistrat décide, non d’après ses lumières propres, mais d’après la loi écrite. Et comme la loi ne saurait tout prévoir et qu'elle se borne à poser des règles générales, il faut recourir, pour l'interpréter, à la jurisprudence. Le malheur, c’est qu'il ne se trouve jamais deux espèces absolument identiques et qu'une décision équitable pour l’une sera pour l’autre, malgré leur analogie apparente, absolument injuste.

En dehors de la jurisprudence, il y a bien la doctrine : mais comme les auteurs sont rarement d'accord, les juges en revien-

nent plus volontiers à leur jurisprudence, qui les dispense d'avoir du discernement, couvre leurs bévues et rassure leur conscience, pour autant qu elle soit inquiète. : Les principes essentiels du droit sont souvent justes et élevés ; mais dans la pratique l'esprit est sacrifié à la lettre, et comme on fait dire tout ce qu'on veut à un texte en le torturant, les tribunaux, serviteurs de l'autorité établie, en arrivent, au nom du ‘droit, à donner à l'équité d’effroyables entorses :

Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc où noir

écrivait le bon La Fontaine.

« Si on m'accusait d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je. e CES , ° » »

commencerais par passer la frontière », déclarait le président de Harlay.

« On trouve toujours un article de loi quand on veut con-

damner quelqu'un », disait un procureur général à l'auteur de ce livre.

Quand deviendra-t-il possible de reléguer au grenier ou d'utiliser comme combustible l’amoncellement énorme des lois, de la doctrine et de la jurisprudence et d'instituer une justice plus simple et plus vraie ?

EN

Seulement — c’est de toute évidence — après une transformation sociale qui aura sinon totalement supprimé, du moins restreint aux objets mobiliers à usage personnel la propriété privée. Car c'est pour la défendre contre « le vol et l'iniquité » que cet arsenal de lois, décrets, règlements, avec tout ce qui s'ensuit, a été créé. C’est elle qui introduit dans les rapports sociaux ces complications inextricables et ces difficultés sans cesse renaissantes.

Sous le régime actuel, il est nécessaire, pourtant, de sauvegarder la propriété, puisqu'elle est l'unique garantie d’existence de ,ses possesseurs. Mais dans une société solidaire, qui prendrait en charge la satisfaction des besoins de tous ses membres, de leur naissance à leur mort, et les couvrirait des pertes accidentelles qu'ils pourraient éprouver, tout cela en

échange de leur participation au travail commun pendant leur période de validité, la propriété privée, l’entreprise privée n'auraient plus aucune raison d'être et il n'y aurait nul inconvénient à l'abrogation des lois qui en assurent le respect.

Jusqu'à ce que la solidarité, vain mot, mensonge dérisoire aujourd hui, devienne effective, il ne faut pas espérer que notre droit soit sérieusement simplifié. Mais il est satisfaisant de penser qu'il le sera un jour.

On peut en dire autant de l'aride science financière dont les représentants les plus autorisés sont réduits, par les événements actuels, à avouer leur impuissance, ainsi qu de l'économie politique officielle, presque. aussi envahissante que le droit, et dont les faux principes sont mis à néant par l’évolution des modes de production, de transport et d’échange. Toutes ces vieilleries désuètes ne seront définitivement mises au rancart que par le socialisme. Que le lecteur nous pardonne une affirmation aussi catégorique, dont les preuves ne peuvent se placer ici. Il les trouvera, très complètes, dans les volumes qui suivront.

7. Mais il est une branche des connaissances humaines sur laquelle, dès à présent, on pourrait si on le voulait, porter la hache et elle occupe une telle place que son ablation apporterait déjà une atténuation sensible au surmenage intellectuel qui nous accable : nous voulons parler de la philosophie, avec son inséparable compagne la métaphysique.

En quoi tous les systèmes de philosophie ont-ils été utiles à l'humanité ? Le fait seul qu'ils s'opposent les uns aux autres suffit à prouver le néant de tous. Confinés dans l’abstraction, ils n’ont avec la réalité aucun contact. Ils égarent la raison au lieu de la guider, car, même lorsque la base de leurs interminables argumentations est juste, il suffit qu'à un moment donné ils fassent une erreur, si minime soit-elle — et comment n'en pas commettre, dans de telles subtilités ? — pour que la déviation s’élargisse à l'infini.

Souvent aussi nos philosophes accumulent des montagnes de dialectique pour démontrer des choses évidentes. À quoi

bon ce verbiage, grands dieux ? Et quels ravages on cause ainsi dans les intelligences ! Penser que, depuis trois siècles, on apprend à nos écoliers à admirer l'inepte : : « Je pense, donc je suis », de Descartes, qui admet qu ‘un sage doit commencer par douter de sa propre existence |!

Ces graves insanités, ces solennelles sottises, ont été couvertes d'un éternel ridicule, et devraient avoir été mises à ’ LA] . » » CE .

néant par l'ironie acérée du grand Molière, dans son immortel Mariage forcé. Comment ceci n'a-t-il pas tué cela ? Il suffit d'en rappeler deux scènes célèbres pour ne rien avoir à ajouter. .

On sait que « le seigneur Sganarelle, qui n’a que cinquantedeux ou cinquante-trois ans », a dessein d'épouser la jeune et belle Dorimène ; mais quelques indices lui font redouter « la disgrâce dont on ne plaint personne » et il va consulter à ce sujet deux philosophes ses voisins.

L'un est disciple de Pyrrhon ; il doute de tout, et lorsque Sganarelle lui dit : « Seigneur Marphurius, je suis venu. »

Il l'interrompt par ces mots :

— Changez, s’il vous plaît, cette façon de parler ! notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement. Et par cette raison, vous ne devez pas dire : je suis venu, mais : il me semble que je suis venu.

— Ï] me semble, s’écrie le bon Sganarelle stupéfait.

= Our.

— Parbleu ! il faut bien qu'il me le semble, puisque cela est.

— Ce n’est pas une conséquence, et il peut vous le sembler sans que la chose soit véritable.

— Comment ? il n'est pas vrai que je suis venu ?

— Cela est incertain et nous devons douter de tout.

— Quoi ? je ne suis pas ici et vous ne me parlez pas ?

— ]l m'apparaît que vous êtes là, et il me semble que je vous parle, mais il n'est pas assuré que cela soit.

— Eh ! que diable ! vous vous moquez. Me voilà et vous voilà bien nettement. Laissons ces subtilités, je vous prie et

parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie de | me marier.

Mais c'est en vain que le pauvre Sganarelle, déconcerté, s'efforce de ramener son interlocuteur au fait qui l'intéresse et lui expliquer ses désirs et ses craintes. L'autre, imperturbable, lui répond par des : « Je n’en sais rien, il peut se faire, il ny a pas d'impossibilité, la chose est faisable », si bien qu'à la fin, Sganarelle, exaspéré, lui applique une volée de coups de bâton. Voilà notre sceptique guéri. Les coups de bâton n'ont pour lui rien d'hypothétique. Mais Sganarelle, vengé, Jui fait la leçon à son tour :

— Seigneur Marphurius, changez, s'il vous plaît, cette manière de parler ; nous devons douter de toute chose et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu il vous semble que je vous ai battu. »

Ah ! la belle revanche du clair esprit et du bon sens français sur le galimatias philosophique ! Il y a plus de lumière et de force démonstrative dans ces coups de bâton que dans. cent in-folios de métaphysique.

L'autre philosophe, le docteur Pancrace, est disciple d'Aristote. Î] entre en scène fort en colère contre un ignorant qui lui a voulu soutenir une proposition détestable, condamnable, abominable, à savoir qu'il faut dire « la forme d'un chapeau » alors qu'Aristote professe qu'il faut dire « la figure d’un chapeau ».

Sganarelle a beaucoup de peine à le calmer, et ce n'est qu après bien des détours qu'il parvient à dire à son irascible voisin qu'il est venu le consulter sur une petite difficulté.

— Ah |! ah ! s’écrié le docteur, sur une difficulté de philosophie, sans doute ?

— Pardonnez-moi : je.

— Vous voulez peut-être savoir si la substance et l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard de l'Etre ?

— Point du tout. Je...

— Si la logique est un art ou une science ?

— Ce n'est pas cela. Je...

—— Si elle a pour objet les trois opérations de l'esprit, ou la troisième seulement ? ‘

Non: Je

— S'il y a dix catégories ou s’il n’y en a qu'une ?

— Point. Je... |

— Si la conclusion est de l'essence du syllogisme ?

Lu Nennm. Je...

— Si l'essence du bien est mise dans l’appétibilité ou dars la convenance ?

—— Non. Je...

— Si le bien se réciproque avec la fin ?

= Fhl non. Je.

— Si la fin peut nous émouvoir par son être réel ou par son. être intentionnel ?

— Non, non, non, non, non, de par tous les diables, non.

— Expliquez donc votre pensée, car je ne puis pas la devinet.

Et pendant que Sganarelle s'efforce d'expliquer sa pensée, Pancrace, sans l'écouter, entreprend un beau discours sur la parole qui « a été donnée à l’homme pour exprimer sa pensée ».

Dira-t-on que Molière a mis dans la bouche de ses personnages des propositions grotesques de son invention pour 1idiculiser la philosophie ? Nullement. Les questions que pose le docteur Pancrace étaient bien en réalité celles qui, à son époque, soulevaient entre les diverses sectes des controverses passionnées. Et qui donc oserait soutenir que celles qu'on discute aujourd hui sont beaucoup moins absurdes ?

Ce n’est pas qu'il n'y ait quelque chose à prendre dans re fatras pédantesque. Réduite à un petit nombre de règles simples, la philosophie pourrait avoir une certaine utilité pratique, si tant est que la sagesse enseignée à l'école détermine ensuite les actes de ceux à qui elle a été inculquée. Mais à cet égard aussi, Molière a pris soin de nous enlever toute illusion dans le Bourgeois Gentilhomme, où l’on voit le maitre de philosophie de Monsieur Jourdain haranguer son maiï-

tre d'armes, son maître de musique et son maître à danser sur les dangers de la colère:

— Eh quoi, messieurs, faut-il s’emporter de la sorte ? Et n avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé de la Colère ? Ÿ a-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion qui fait d'un homme une bête féroce ? et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de nos mouvements ?... Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu'on peut lui dire : et la grande réponse qu'on doit faire aux outrages, c est la modération et la patience.

Mais un moment après, comme l'orateur, en dépit de la modération qu il prêche, parle avec mépris de la profession de ses interlocuteurs, ceux-ci lui répondent par des injures, et oubliant aussitôt sa lecon de tout à l'heure, notre philosophe se Jette sur eux et ils lui rendent ses coups avec usure.

Combien ce trait du grand satirique est profond ! Quand une passion violente domine l’homme, les préceptes quil a pu apprendre ne l'empêchent jamais de s’y livrer. À quoi bon dès lors se farcir l'esprit de maximes et de raisonnements qui, au moment critique, ne seront d'aucun poids ?

Toutefois, gardons-nous d’exagérer. Rien n'est absolu ; et si la philosophie s'était bornée à poser quelques principes de morale comme celui de Kant : « Agis toujours de telle sorte que les maximes de ta conduite puissent être érigées sans contradiction en règles universelles », on aurait mauvaise grâce à lui chercher chicane. Mais elle ne sait jamais se limiter à ce qui est simple et utile ; dans sa rage de vouloir toujours prouver ce qui est évident et éclaircir ce qui est limpide elle s embarque et se perd constamment sur l'océan sans bornes de la métaphysique. Par exemple quand on songe que les œuvres de Kant ont fait l'objet de trois ou quatre mille volumes de commentaires, n'est-on pas fondé à dire que messieurs les philosophes abusent de notre patience ?

Outre la morale, il y a quelques questions de pure philosophie dont la solution présente un intérêt pratique, comme celle du libre arbitre, car cette solution est la base du droit

pénal. En effet si l'homme est libre, il est responsable et on doit le punir du mal qu'il fait. Si au contraire sa raison est déterminée par des causes indépendantes de sa volonté, il est irresponsable et il faut simplement le mettre dans l'impossibilité de nuire. Mais une vingtaine de pages suffraient à traiter ce problème si on ne le compliquait pas à l'infini.

En somme, ramenée à ce qui est directement utile à l'homme, la philosophie pourrait tenir dans les sciences une. place honorable. Ce sont ses amplifications démesurées qui la rendent haïssable et ce sont elles qu'il faut retrancher.

Nous avons depuis longtemps banni de nos chaires la vaine | scolastique du moyen âge avec ses éternelles querelles des « nominaux » et des « réalistes » sur la question de savoir « s'il n y a de réel que l'individu » ou « s'il n y a de réel que l'universel » et autres sujets non moins palpitants. Nous haussons les épaules avec mépris en nous rappelant qu'au moment où Mahomet Il plantait l’étendard du Croissant sur les murs de Byzance, les Romains dégénérés du Bas-Empire se disputaient avec fureur sur des points comme : la lumière du Thabor étaitelle créée ou incréée ? Le Saint Esprit procède-t-il du Père par le Fils ou du Père et du Fils ? Mais la philosophie moderne, qui, a dit Victor Cousin, est fille de la scolastique, fait-elle beaucoup mieux ?

Par ses développements abusifs, elle absorbe et stérilise des intelligences qui, mieux employées pourraient servir utilement l'humanité. Elle fait pis encore. Par son inévitable réaction sur les autres sciences, elle fausse le jugement, même de ceux qui ne s'y sont pas exclusivement consacrés. C'est elle principalement, avec la spécialisation, qui a engendré le faux esprit scientifique signalé plus haut. C’est sous l'influence de ses sophismes que s'est établie, entre les sciences positives et les sciences morales, une assimilation injustifiée dont la conséquence a été d'appliquer à celles-ci les méthodes d’observation et de recherche employées avec fruit par celles-là, alors que les unes et les autres, étant de natures tout à fait différentes, devaient se servir des méthodes propres à cha-

cune. Et c'est ainsi qu'au lieu de se tenir sur le terrain de l'idée se dégageant des faits pour les déterminer ensuite, les sciences morales se bornent à enregistrer les faits en déniant toute valeur à l'idée.

#** Le marxisme est sorti de cette aberration. Nous allons maintenant l'étudier spécialement et montrer son rôle néfaste.

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