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CHAPITRE PREMIER

Généralités

Les istes qui ont précédé Karl Marx justifiaient leur doctrine en démontrant que le socialisme est une forme d’orgamisation sociale supérieure aux autres et que son avènement, en marquant Ja fin des injustices dont souffrent les déshérités: ouvrirait à l’humanité une ère de régénération matérielle et morale où elle trouverait toute la somme de bonheur qu’elle peut atteindre.

Faire entrer dans les cerveaux éclairés, par une active pro. pagande, la conviction que le socialisme serait le souverain remède aux maux qui affligent les hommes, il semble bien que ce soit, en effet, le plus court et le plus sûr chemin à suivre pour le réalicoet

Karl Marx a changé tout cela et a enseigné le socialisme par une méthode toute nouvelle.

La justice, la vérité, le droit, la fraternité ne sont pour lui, selon l’expression de son alter ego Frederich Engels, que des « marottes idéalistes » négligeables, ou, selon l’ex- | pression de Paul Lafargue, son gendre, que dès « blagues bourgeoises », voire des « grues métaphysiques ».

À leur: Dhse: il a prétendu donner pour. base am socialisme une conception philosophique de l’histoire, de laquelle 1] résulterait que le socialisme est l’aboutissement inévitable de l’évolution économique.

Nul ne contestera que c’est bien là le caractère distinctif

du marxisme. Les plus authentiques marxistes sont unanimes à le proclamer :

« La théorie marxiste, a écrit Gabriel Deville dans la préface de Principes socialistes, ne part d’aucun principe

abstrait. Pour base, elle a la constatation des frais étudiés dans leur développement historique. » o

4 Je tiens Ja théorie de Karl Marx pour la plus grande

innovation introduite dans la philosophie depuis plusieurs

siècles » déclare de son côté M. Georges Sorel dans l’Ere.

nouvelle de mars 1804.

Aïnsi le marxisme est essentiellement une nouvelle philosophie de l’histoire, c’est-à-dire une conception qui, pas plus qu'aucun autre système philosophique, ne peut apporter dans les esprits une absolue certitude.

Et en effet si elle a été acceptée avec enthousiasme par quelques-uns, elle à été rejetée par le plus grand nombre.

On peut donc, sans aller plus loin, hésiter à croire que le marxisme a apporté une force nouvelle au mouvement socialiste, et penser au contraire que le socialisme a plus

perdu que gagné à substituer cette plateforme à l’ancienne.

Même s1 l’on admet que la thèse marxiste soit inattaqua-

ble, en dépit des critiques qu’elle a soulevées jusque dans

les rangs socialistes, il est pÊtrus de se demander en quoi elle sert notre cause et si elle n’a pas endormi les énergies combatives au lieu de les exciter.

Soit : l’évolution économique nous conduit au socialisme.

Mais sera-t-il un bien ou un mal pour l’humanité? Doit-on

le désirer ou le craindre? Faut-il travailler à sa réalisation ou s’y opposer ?

L'œuvre marxiste est absolument muette sur ces questions ?. C’est un point de vue qui lui est étranger, et c’est là, en vérité, une grande faiblesse. /

Sans doute, implicitement, Marx envisage le socialisme comme le meilleur des régimes. Mais il n’en apporte au-

cune preuve ; il n’en donne même aucune raison. Cela n’est

pas son affaire.

Il faut avouer que c’est là une singulière façon de déchainer les enthousiasmes et d'entraîner les foules.

DÉLIVRONS-NOUS DU MARXISME He

**# Pourtant il est des cerveaux dans lesquels s’est ancrée la conviction d’une réalisation certaine du socialisme par la marche de l’évolution spontanée.

Ceux-là doivent se demander en quoi leur action personnelle peut contribuer à avancer l’heure marquée par l’histoire. Par une des nombreuses contradictions qu’on relève chez lui, Marx, qui a prêché d'exemple l’utilité de l'effort, l’a complètement découragé dans ses écrits en déniant toute force à l’idée individuelle au milieu des grands courants généraux qui, selon lui sont seuls déterminants. Dès lors, à quoi bon lutter? Autant vaut se croiser les bras. L'inévitable ne s’en accomplira pas moins.

Ce raisonnement n’a pu manquer l’influencer d’innombrables marxistes, d'amener les uns à se tenir hors de la mêlée et les autres à en sortir dès qu'ils n’y trouvaient plus de suffisantes satisfactions. Kt c’est en effet ce qui s’est produit. Nous pourrions en citer des exemples célèbres. De plus ceux qui ont été mêlés à la vie du parti socialiste ont pu constater combien sont nombreux les militants de second plan qui se retirent prématurément de la lutte. On voit par là combien le fatalisme marxiste est impuissant à retenir dans le devoir, c’est-à-dire dans la bataille quotidienne, les plus ardents de ceux qui y étaient entrés. À plus forte raison en a-t-il détourné les timides qui, en grand nombre, se sont bornés à faire pour le socialisme des vœux stériles sans s’exposer aux dangers de l’action.

51, au lieu de croire que le socialisme triomphera inéluctablement par la seule force de l’évolution, les socialistes se disaient : le monde est en proie aux plus cruelles souffrances parce que l’organisation sociale est mauvaise. Ses épreuves ne prendront fin que par l’avènement du socialisme. Mais cet avènement ne deviendra possible que lorsque la majorité, sinon des masses inconscientes, du moins de l’élite éclairée aura compris la puissance bienfaisante du socialisme et lorsque celui-ci aura prouvé qu’il est capable de dresser le plan et d’assurer l'application d’un régime nouveau fondé sur ses principes ;

S1, au lieu de se perdre dans les nuages d’une inutile et contestable interprétation du passé, les socialistes s’attachaient à préparer l’avenir en étudiant, d’abord dans l’en-

Lu

emble, puis dans les détails, les institutions par lesquelles bar She pourra se ie |

Si, par cette recherche concrète, ils devenaient pleinement conscients des harmonies Hindi et de la puissance rénovatrice Sans bornes de cette doctrine dont le marxisme ne leur fait connaître que le côté destructif ;

S'ils comprenaient que c’est de leur zèle et de leur dévouement, et non pas des forces aveugles de l’évolution. qu'il dépend d’avancer l’heure où l’humanité sera affranchie du mal social — qui est presque tout le mal,

Fequel d’entre eux pourrait abandonner la tâche commeneée et, dans un but d’égoïsme, assumer la pesante responsabilité de prolonger la durée de l'odieux régime des privilèges ?

On ne conçoit pas la possibilité d’une telle défection chez des hommes, ayant la foi socialiste — foi raisonnée et non iisposée, bien entendu. Mais le marxisme, en tarissant la source des sentiments, n'engendre qu’un scepticisme desséché qui, facilement, une l’abstention.

#*## Goyons juste pourtant : tout n’est pas à condamner dans lPaffirmation que le socialisme est assuré de triompher un jour. Et le fait d’en être convaincu peut être un puissant réconfort plutôt qu’une raison de découragement. Le résultat dépend des motifs sur lesquels une telle confance est fondée.

Le terme d’une évolution inconsciente est toujours incertain. Marx lui-même l’a reconnu en des passages qui seront cités plus loin et à l’encontre de l’interprétation habituelle qu’on donne à sa doctrine. Mais on peut fonder des espoirs plus solides sur la lutte universelle menée pour la justice sociale tant par ceux qui sont victimes des abus — et c'est le plus grand nombre — que par ceux qui, sans avoir à en souffrir personnellement, se font leurs champions. Cette réaction incessante et générale contre l'injustice est parfois bien faible et bien obscure dans ses moyens ; les changements qu’elle détermine sont souvent peu sensibles, sa matche est lente et indécise. Mais à la longue, cependant, les intelligences s’ouvrent à la vérité et si, au lieu de ressasser sempiternellement ] les rengaines marxistes, les propagandistes s’attachaient à mettre en lumière les Has bienfaisants

Vue DÉLIVRONS-NOUS DU MARXISME “

du socialisme et ses voies de réalisation, ils détermineraient un courant dont la force, toujours croissante, deviendrait irrésistible.

Ainsi ce n’est pas parce que Marx ue l'avènement du socialisme comme inévitable qu’il affaiblit l’ardeur combative de ses propres troupes, c’est parce qu’il émascule l’action individuelle en lui déniant toute efficacité, en n’attribuant la puissance transformatrice qu’au rôle, déterminé d'avance par l’histoire, de la classe ouvrière prise dans sa masse, en n'adméttant même pas que l’action de cette classe puisse être influencée, en bien ou en mal, par la conception d’un seul cerveau fût-il génial, bref en montrant l’avenir comme enchaîné à un processus de faits matériels et échappant totalement au pouvoir de ces impondérables où résident en réalité les véritables forces naturelles et sociales.

I est vrai que Karl Marx a écrit : « Une théorie qui s’em- DAe des masses devient une force matérielle » ; mais te n’est là qu'une des nombreuses contradictions qui émailient son œuvre dont l’esprit général est Pepe de l’idée individuelle.

#*#*# Arracher le socialisme à un fatalisme déprimant,

faire revivre les grandes puissances idéales qui l’animaient jadis et que Marx a tuées, remettre en honneur l’idée et l’action individuelles, déconsidérées par lui, en répétant et en prouvant — sans contester le rôle prépondérant de l’évolution spontanée qui, d’ailleurs, travaille pour nous — que l'avenir n’est pas fixé d’avance et qu’il sera la résultante des efforts de tous, telle est actuellement l’une des tâches . les plus nécessaires ét celle que, pour notre modeste port, nous voudrions remplir.

Les prévisions économiques de Marx ne se sont pas réalisées, puisque la petite bourgeoise se maintient à côté du grand capital, en dépit de l’accroissement prodigieux de ce dernier, et que, d’autre part, le prolétariat, en qui il mettait tous ses espoirs, s’est montré inférieur à sa mission historique. En effet, au lieu de marcher uni à l’assaut de la bastille capitaliste, il n’a su que se diviser en plusieurs organisations, étrangères et même hostiles les unes aux autres, et dont chacune est d’ailleurs déchirée par les luttes de tendances ; de sorte que, dans les circonstances favorables

créées par la guerre, le prolétariat n’a montré qu’une absolue impuissance. | (oi

Les découragements résultant de cette situation, évidente à tous les yeux, sont pour le socialisme une nouvelle cause d’affaiblissement. | eu

Et le triste spectacle que présentent les agitations confu-. ses des organisations ouvrières montre à quel point on a été imprudent en abandonnant les anciennes bases du socialisme et en lui donnant la doctrine marxiste comme unique support.

Chez les hommes où la morale n’a pour fondements que la crainte des peines ou l'espoir des récompenses ultra-terrestres, elle s'effondre dès que cette croyance disparaît, et la conscience ne connaît plus de frein.

Ainsi l’écroulement du marxisme pourrait entraîner le socialisme dans sa ruine s’il ne s’en dégageait à temps. Et. même sans envisager une catastrophe totale, combien d’éléments se détournent du socialisme, identiñé au marxisme, en voyant les prophéties marxistes démenties par les faits. :

#*#** Essayons donc de prouver que, loin d’être le socialisme lui-même, le marxisme n’est qu’une mauvaise manière de le présenter. Essayons de mettre fin à la synonymie injustifiée autant que dangereuse qu’on a laissée s’établir entre deux mots dont l’un exprime un principe éternel et l’autre la conception faillible d’une seule intelligence.

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