CHAPITRE II
Le Marxisme a-til contribué au développement du socialisme ®?
Le socialisme marxiste est actuellement au pouvoir en Russie.
I] existe, à l’état de parti d’opposition dans les pays suivants, et même certainement dans plusieurs autres :
France, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie, Espagne, Belgique, Hollande, Suisse, Autriche, Hongrie, Tchécoslovaquie, Vougo-Slavie, Pologne, Run Bulgarie, Finlande, Esthonie, Lithuanie, Lettonie, Japon, Hindoustan, Cine Afrique du qu Egypte, Etats-Unis, Argentine, Ale :
En dehors de lui, on ne connaît aucune organisation so-
cialiste importante ; tout au plus, çà et là, quelques petites
écoles dissidentes sans influence appréciable. En fait, de nos jours, le marxisme est tont, ou presque tout le socialisme.
Cette situation lui crée incontestablement un prestige
énorme et peut faire paraître téméraire, presque ridicule,
toute tentative dirigée contre son hégémonie. Elle peut aussi inspirer quelques appréhensions, sur les
conséquences d’une tentative de cette nature, à de sincères
socialistes, tellement accoutumés à vivre dans l'atmosphère marxiste qu'ils ont fini par se persuader qu le socialisme est redevable au marxisme de ses développements, et qu’il perdrait toute sa force s’il en était séparé. Reconnaissons-le franchement : il y a quelque chose de
fondé dans de telles craintes : les racines du marxisme sont si profondes qu’on ne pourra les extirper sans ébranler le socialisme. Nos adversaires triompheront, nos amis seront abattus. Mais le socialisme a trop de vitalité pour ne pas triompher vite de cette crise de croissance. Bientôt il se raffermira, et débarrassé de la tutelle qui le paralysait, il reprendra sa marche ascendante avec une vigueur accrue.
Telle une opération chirurgicale grave, mais indispensable, dont le malade sort plus fort et plus sain après en avoir passagèrement souffert.
La nécessité de trancher dans le vif sans hésitation apparaîtra beaucoup mieux lorsque les trois propositions ci-après auront été établies :
Le socialisme était déjà une puissance morale considérable avant l’apparition de la doctrine marxiste ;
Il disposerait aujourd’hui d’une puissance morale et matérielle bien supérieure à celle qu’il possède effectivement si le marxisme n'avait pas bouleversé et détruit ses anciennes méthodes de propagande et d’action ;
3° Il ne pourra conquérir le pouvoir, le conserver définitivement et accomplir son œuvre de régénération humaine qu'après avoir abandonné totalement le marxisme.
La première de ces trois propositions sera démontrée dans le présent chapitre ;
Les deux autres le seront au cours de cet ouvrage.
*## Dans le premier volume de l'Encyclopédie socialiste,
Charles Rappoport, écrivain marxiste d’une indiscutable orthodoxie, constate en ces termes le dégeloppement pris en France par les idées socialistes, avant Marx :
Dans aucun pays du monde nous ne trouvons autant qu’en France — véritable berceau du socialisme, aussi bien du socialisme utopique que du socialisme scientifique moderne — une telle abondance d’idées socialistes et de personnalités originales, géniales, ou simplement marquantes, dont l’unique passion est de régénérer notre société, bien vieille et bien malade. |
Plus loin le même auteur consacre tout un chapitre à décrire les hommes et les idées au milieu desquels est née la doctrine marxiste :
La période de 1840-1850 est caractérisée par une alliance intime entre les esprits les plus libéraux de l’Europe et les théoriciens
les plus remarquables du socialisme. Et cela malgré le caractère sectaire dont ne voulaient pas se départir les écoles saint-simonienne et fouriériste. Nous assistons, à cette période, au premier réveil de la conscience européenne. Les homimes les plus éminents d£ l’Europe prévoient et prédisent une profonde transformation sociale. Ludwig Boerne, le grand démocrate allemand, un peu oublié en France, écrit des pages spirituelles et éloquentes sur le mouvement social naissant.
Henri Heïîne, à da fois son ami et son antagoniste, qui, plus tard, avec son génie divinatoire, prédira le rôle historique de Karl Marx et de Ferdinand Lassalle, ainsi que le sort du communisme tout en craignant — à tort! pour celui de l’art, assistait alors aux prêches saint-simoniens. |
Mazzini écrit : « Le monde individuel a fait son temps ; le monde Social commence. De partout en Europe, il s’élève un appel aux choses nouvelles, aux nouvelles passions, un appel aux nouveaux éléments que le siècle a mis en fermentation. » Johann Scher, qui n’a pas eu encore l’occasion de se compromettre dans son pamphlet contre la Commune, s'exprime dans les mêmes termes.
Les combattants pour l’indépendance de la Pologne, de la Hongrie, tous les apôtres de la liberté politique et nationale se lient d'amitié avec les socialistes devenus depuis célèbres. On pouvait à cette époque, selon le témoignage de Benoît Malon, rencontrer le même jour, à Paris, des hommes dont l’énumération seule caractérise cette période féconde, peut-être plus grandiose par ses effets sociaux et intellectuels que celle de 1703 : Manin, Mazzini, Henri Heïîne, Cœsar de Paëpe, Karl Marx, Lassalle, Charles Grün, Rittinghausen, Alexandre von Huimboldt, J. Ogareff et son ami Alexandre Herzen, J. Stuart-Mill, Colins, de Potter, A. Mickiewicz, Cabet, Vidal, Proudhon, Pecqueur, Victor Considérant, Eugène Sue, Pierre Leroux, George Sand, Béranger, Victor Hugo, Lamartine, Michelet, Louis Blanc, Caussidière, E. de Girardin, Quinet, Auguste Barbier, Baudelaire, Villegardelle, Auguste Comte, Littré, Enfantin, Raspail, Arago, Barbès, Blanqui, de Kersausie, Balzac, Ribeyrolles et tant d’autres que nous omettons.
La plupart de tous ces hommes, qui ont conquis par leurs œuvres ou leurs actes une place d’honneur dans l’histoire du progrès humain, sont d’un esprit profondément libéral et sympathisent ‘avec les idées socialistes.
Plusieurs leur ont donné toute leur vie, toute leur activité intellectuelle. Et, plus tard, Bakounine, l’apôtre anarchiste qui, à cette époque, sollicitait l’honneur d’être membre d’une ligue républicaine pour la paix universelle, racontera à un ami ses souvenirs de ce mémorable temps dans les termes suivants : « Nous étions arrivés à croire fermement que nous assistions aux derniers jours de la vieille civilisation et que le règne de l’égalité allait commencer. » Bien peu résistaient au milieu révolutionnaire socialiste de Paris et, généralement, deux mois de boulevard suffisaient pour transformer un libéral en socialiste.
Le spirituel A. Herzen, d'esprit toujours en éveil, se déclarait un « socialiste incorrigible ». Plus tard, J. Stuart-Mill, l’esprit le plus large et le plus libéral parmi les penseurs de la libérale Angleterre, déclarait que la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue si l’ordre actuel condamnant la grande majorité des hommes à une
NE DÉLIVRONS-NOUS DU MARXISME à M
lutte barbare pour l'existence devait se prolonger Men ue Lamartine proclamait que « les prolétaires dont la situation a empiré remueront la société jusqu’à ce que le socialisme ait succédé à l’odieux individualisme ».
Il n’est pas inutile de renforcer ces constatations, aussi décisives que peu suspectes, en complétant la citation de Benoit Malon qui y est à peine indiquée et qui est extraite du Socialisme Intégral. Faisons observer, à ce propos, que Benoit Malon, bien qu’il soit plus particulièrement connu par sa tentative de réaction idéaliste contre l'excès de sécheresse matérialiste du marxisme, en acceptait parfaitement les données fondamentales : ù
I1 faudrait de longues pages pour donner même une faible idée des progrès du socialisme dans Îles cercles lettrés et dans les masses populaires, en France seulement, pendant cette décade mémorable.
Même la bourgeoisie fut séduite. Elle serait allée loin dans cette voie, si les coups de foudre de Février et de Juin, les calomnies de la coalition libérale-cléricale de la rue de Poitiers et les échos de la formidable agitation chartiste ne l’avaient apeurée et fait se jeter brusquement en arrière. Pour le moment on était à l’époque idyllique qu’on peut bien appeler l’âge d’or du socialisme théorique.
Il est une heure heureuse et charmante où « les idées s’échap-. pent du cœur une à une, sans ordre et sans suite, presque sans ressemblance ; on reconnaît la source d’où elles partent ainsi que leur aimable parenté, à la grâce naïve qui les décore ; elles s'ouvrent au soleil de côté et d’autre et fleurissent, isolées. Epoque d'illusions ineffables, printemps de la vie des poètes. » (Blaze de Bury, Essais sur Goëthe.)
Printemps des idées aussi que ces époques d’ optimisme vaillant, de prétentieux mais généreux subjectivisme, d’ardente et de vivante foi, époque où Te culte de l'idéal colore l'observation des faits, où l’espérat ice qui domine, parée de toutes les couleurs éclatantes, de tous les scintillements prismatiques de l’éternelle illusion, revêt autant de formes qu’elle passionne de penseurs . s'élève à autant de degrés qu’elle entraîne de croyants.
Le socialisme en était là en 1840. Audacieux, vague, sesant multiforme, répondant à l’efflorescence ultra- -spiritualiste du temps, il semait partout, comme une inépuisable bénédiction, des promesses et des espérances.
Il avait si bien le vent en poupe que, parmi ses propagateurs intermittents, il pouvait compter les noms les plus illustres. Toute la pléiade de ce qu’on appelait alors la littérature humanitaire jetait le socialisme à pleine volée dans des pages passionnantes, parfois extravagantes, mais qui n’en pénétraient pas moins toutes les couches de: Ta population, affirmant l’amour des souffrants, flétrissant les abus et les iniquités, ravivant l'espérance d’une prochaine et complète rénovation sociale,
Le
Et Benoit Malon termine ce tableau si vivant par une citation de Henri Heine :
C’est un avantage incaloulable pour le socialisme qu 1 ait pour lui tous les grands esprits et que ses adversaires, s’il en est, ne se défendent que par une plate nécessité, sans confiance en leur droit, et même sans estime foncière pour eux-mêmes.
Que ne pouvait-on espérer d’une si riche floraison d’idées
et de sentiments si le vent desséchant du marxisme n’était
venu la flétrir?
**# I] est vrai que Malon, chez qui le marxiste reparaissait derrière l’idéaliste, de par ces lignes où semblait se glacer son propre de eue :
Seulement, toute médaille a son revers. De cette course théorique au bonheur universel par les sentiers enchanteurs de l’imagination, il ne fallait attendre ni patientes observations, ni études sérieuses ; la science sociale ne faisait pas un pas.
Mais Malon n’était pas tout à fait juste en son apprécia-
. tion.
Certes, malgré les travaux considérables de tous les penseurs, le socialisme était encore loin, à cette époque de pou-
voir présenter un corps de doctrines complet sinon définitif,
et assorti de moyens de réalisation. Il se cherchait ; il ne
produisait que des ébauches. La vérité jaillissait à l'état
fragmentaire et incoordonné des œuvres de ses écrivains,
mêlées à de nombreuses erreurs. Les idées se confrontaient,
s’opposaient, se heurtaient parfois avec violence. Mais ce laborieux enfantement promettait la naissance d’un dieu.
C’est que, si le socialisme n’était pas encore arrivé au terme de ses élaborations préparatoires, il y travaillait, quoiqu’en ait dit Malon, par une bonne méthode, par la seule méthode rationnelle.
Ï1 étudiait les faits ; il les passait au crible de la critique ; il distinguait entre le bons et les mauvais éléments qui pouvaient entrer dans la composition de la société future ; recherchant les origines du mal social il était amené pres-
que naturellement à en déduire le remède, et cela en se li-
mitant au milieu vivant où il évoluait, sans éprouver le besoin de remonter au déluge pour chercher dans un passé incertain la solution des problèmes du présent.
Mais laissons à deux représentants qualifiés du socialisme prémarxiste le soin de résumer eux-mêmes cette méthode.
Voici d’abord quelques lignes de Constantin Pecqueur, le véritable père du collectivisme, dans sa Théorie Nouvelle d'Economie sociale et politique, publiée en 1842 :.
Ce que l’on appelait hier encore Economie Politique, ‘est mort et bien mort. Les tentatives que l’on fait en ce moment pour la ressusciter seront impuissantes comme tout ce que l’on tente pour ramener un cadavre à la vie : fausse science, d’ailleurs, celle qui laisse faire, qui commence par abdiquer, en se mettant à la remorque des faits, au lieu de les dominer et de leur imposer sa loi ; qui se fait dissolva nte, au lieu d’être organique, qui racoñte au ‘lieu de prophétiser, qui se borne à l'analyse et à l'inventaire de ce qui est, tandis que la véritable science sera la synthèse de ce qui doit être.
François Vidal, fouriériste, et devenu adepte des idées de Pecqueur, écrit de son côté dans son ouvrage : De la Répartition des Richesses ou de la justice distributive en écononne sociale, paru en 1840
Dans la carrière nouvelle où la civilisation est aujourd’hui Jancée, deux immenses problèmes se dressent qui, par leur importance, dominent et subalternisent tous les autres : les problèmes de l’organisation du travail et de la répartition des richesses. Les économistes proprement dits se sont peu occupés de ces hautes questions. Ils pensent que la concurrence suffit pour stimuler la production ; ils soutiennent que la répartition se fait d’elle-même ; ils proclament dès lors que la science doit se borner à décrire les faits, à constater les phénomènes, puis à laisser faire. Kt ils ont, en effet, décrit le mécanisme de la production et de la distribution dans nos sociétés. Mais jamais ils ne se sont demandé si la pro-. duction était convenablement organisée, si les produits étaient répartis d’après la justice. Ils ont fait de l’ empirisme, ils ont complètement négligé la partie rationnelle et théorique de l’économie.
Les socialistes, au contraire (et par socialistes, nous “entendons les théoriciens qui veulent l’organisation du travail et l'association des travailleurs) subordonnant Îles faits aux principes, ont d’abord cherché rationnellement à se faire la plus haute idée de l’ordre et de la justice, puis ils ont étudié les moyens prati ques de réaliser l’idéal qu'ils avaient conçu.
Le lecteur remarquera sans doute l’analogie frappante, presque l'identité des idées de Pecqueur et de Vidal avec celles exprimées dans la-préface du présent ouvrage. Malheureusement elles n’ont point prévalu. La « fausse science », adaptée par Marx à la thèse socialiste, a tout en-
vahi, tout étouflé, et le clair esprit français a disparu dans les brouillards de la philosophie allemande.
*** Et quel a été le résultat de la nouvelle méthode?
Il y à quatre-vingts ans, le socialisme avait pénétré dans tous les milieux capables de pensée ; il y était partout aimé ; partout on désirait son avènement.
__ Pourquoi? parce qu’il se présentait au monde sous son aspect reconstructif, c’est-à-dire humain, bienfaisant, fraternel, plein de promesses de justice et de bonheur.
Aujourd’hui, en dehors. de l’avant-garde ouvrière enrôlée sous l’étendard marxiste, il a soulevé contre lui l’exécration universelle.
Pourquoi? -parce que le marxisme, doctrine exclusivement destructive, exclut tout idéal généreux et tourne en dérision les sentiments les plus naturels au cœur de l’homme, parce qu'il s'affirme constamment par la menace et la violence, parce que la doctrine de la lutte de classe, sans être en ellemême fondée sur la haine, engendre la haine par l’inévitable interprétation qu’elle reçoit dans les mentalités ouvrières ; parce qu'enfin elle prête au socialisme l’apparence d’un parti de désordre et de subversion, totalement incapable, non seulement de réaliser mais même de concevoir une société meilleure. |
On ne peut nier, cependant, que sous la direction des bolcheviki qui sont, quoi qu’on en ait dit, de purs marxistes, le socialisme s’est emparé du pouvoir en Russie et le détient depuis environ cinq ans. Mais ce n’est pas la doctrine marxiste qui a fait la révolution d’octobre 1917 ; c’est l’esprit révolutionnaire des bolcheviki, leur énergie farouche,
la haute intelligence de leurs chefs. C’est à raison de ces qualités personnelles qu’ils ont renversé le faible gouvernement de Kerenski, puis qu’ils ont repoussé les ennemis extérieurs et comprimé ceux de l’intérieur. Seulement ils n'ont pas réussi à organiser le communisme et ont dû l’abandonner. Pourquoi? parce qu’ils avaient fait toute leur éducation dans les œuvres de Marx et n’y ayant trouvé aucune indication sur les formes positives du communisme, ils ignoraient tout de la partie essentielle de leur œuvre. Au surplus l’avortement économique des efforts des bolcheviki
sera plus complètement expliqué au chapitre XI et on verra qu’il est entièrement imputable au marxisme. |
Aïnsi, aussi bien en Russie, où 1l a échoué sur le terrain | des ns économiques, que dans les autres pays où il est plutôt en recul qu’en progrès, le marxisme n’a pas fait la preuve de la puissance rénovatrice qu’on lui attribue. Pourtant il a eu soixante-quinze ans pour la faire, alors que, de Babeuf au Manifeste du Parti communiste, ancien Socialisme n’avait eu que cinquante ans.
Et ces cinquante ans représentaient une Détiode antérieure, où la culture générale était moindre, où les idées so- . cialistes n'étaient pas parvenues à leur maturité, où l’industrialisme moderne naïissait à peine, — alors que le marxisme, qui repose sur l’action du prolétariat, a eu la bonne fortune de surgir au moment où le prolétariat allait grandir et devenir une force énorme. Le marxisme disposait donc de son élément principal. Il aurait dû, de plus, être immensément favorisé par l’horreur universelle excitée par la guerre, et qui semblait devoir pousser l'opinion vers le socialisme, essentiellement pacifique. Dans un pareil concours de circonstances favorables, le marxisme n’a pu se faire accepter que par une petite minorité prolétarienne. Il a contre lui, non seulement les capitalistes qui n’ont jamais été plus puissants, mais les petits et moyens industriels et commerçants, les paysans, les intellectuels et la plus grande pois ; des prolétaires eux-mêmes.
Son impuissance n'est-elle pas démontrée par les faits?
Elle est peut-être encore plus complète que ce résumé ne l’a fait apparaître, car de tous les membres des partis socialistes modernes, les véritables marxistes ne sont qu’une fraction infime. Les abstractions de la doctrine marxiste — c’est une de ses grandes faiblesses — ]la rendent inintelligible à la masse des travailleurs. Quelques intellectuels seuls peuvent la comprendre. Ils ont réussi à prendre la tête du mouvement ; le reste suit machinalement, comme il suivrait, si le marxisme n'existait pas, d’autres chefs qui feraient appel à l’esprit de révolte des exploités en s’appuyant sur les éternels antagonismes entre patrons et ouvriers, que Marx n’a ni créés, ni même développés lorsqu’il leur a donné le nom de lutte de classes. Ce nom n’a
rien ajouté à la protestation des victimes de l’industrialisme.
En somme, si le socialisme n’avait pas atteint son but avant Marx, c'est que son œuvre préparatoire était encore inachevée, c’est que les temps n'étaient pas révolus ; mais les événements ont prouvé qu'il n'avait rien gagné à changer de méthode. On verra par la suite qu’il a beaucoup perdu.
ile socialisme prémarxiste n'avait pas encore trouvé sa voie définitive, du moins il avait planté de solides jalons qui devaient guider ses successeurs dans leur marche vers l'avenir. En croyant donner au mouvement une direction meilleure, Marx n’a réussi qu’à briser son essor.
##*? Mais pour donner une idée complète de la place occupée par le socialisme, avant Karl Marx, il faut remonter beaucoup plus haut que le début du XIX° siècle.
Le communisme, qui est son but, est aussi vieux que l'humanité puisqu'il a partout précédé la propriété individuelle et que, encore aujourd’hui, il survit chez certains peuples.
Son principe fut repris à travers les âges comme une pro- testation continuelle contre les abus de l’individualisme.
Le plus illustre de ses défenseurs dans l'antiquité fut Platon.
Le christianisme à son origine fut essentiellement communiste. Ses premiers adeptes mettaient le communisme en pratique. Les meilleurs des pères de l’Église et des He le recommandaient ouvertement.
Plus tard Thomas Morus, Campanella, le curé Min Morelly, l’abbé Mably et bien d’autres moins connus enseignèrent la supériorité du communisme.
Au milieu d'erreurs et de préjugés propres à leur époque, tous ces grands penseurs apportaient des vues dont aujour- . d’hui encore on doit s’inspirer.
Le pouvoir, dans un Etat bien réglé, ne doit pas appartenir aux plus riches, mais aux plus dignes, disait Platon.
Thomas Morus avait reconnu que la mauvaise organisation sociale entraîne une énorme déperdition des. forces productives en créant des oisifs, des parasites, des inutiles. Il concluait que si chacun fournissait sa part du travail com-
mun, six heures de travail par jour suffiraient pour faire | vivre les hommes dans l’abondance. is
« Tant que subsistera la propriété, écrivait-1l encore, la i classe la plus nombreuse et la plus estimable n’aura en par tage que disette, tourment et désespoir. » |
Campanella affirmait, au début du XVII siècle, l'idée | internationaliste :
« Puissent les peuples s’unir dans une communion pacifique. La science se multipliera et les échanges et les voyages augmenteront le bien-être et les lumières de tous. »
Le Testament du curé Meslier apportait une saisissante critique de la propriété individuelle, montrant les maux qu’elle engendrait et leur remède dans la possession commune de tous les biens. |
Morelly voyait dans la propriété privée la source de la corruption. Il établissait que le communisme porterait la production au-delà des besoins.
Mably flétrissait les abus du commerce et, en présence des souffrances des déshérités, justifait la Révolution. K concevait un Etat seul propriétaire des moyens de production et distribuant à chacun les choses dont 1l a besoin.
D’autres écrivains sans être théoriquement communistes, attaquaient violemment la propriété individuelle. Ces éloquentes paroles de J.-J. Rousseau vivront éternellement dans la mémoire des hommes :
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant. les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à toms et de la terre n’est à personne! »
Si le communisme ne fut pas la doctrine de la Révolution de 1789, du moins y fut-il affirmé par des précurseurs comme Fauchet, Chalier, Jacques Roux, Anacharsis Clootz. De plus il a laissé sa trace dans certaines lois où déclarations, notamment dans la Constitution de 1703, où l’on relève des passages comme ceux-ci :
ART: 27. — Les secours sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d’état de travailler.
ART. 33. — La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme.
ART. 35. — Quand le gouvernement viole le droit du peuple,
l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, Je plus sacré et le plus indispensable des devoirs.
Il est évident que l’art. 21 est inapplicable, si la société ne possède pas collectivement tous les moyens de production. |
Le XVIII siècle, qui, en dehors des noms cités plus haut, avait vu se produire un grand nombre d'écrivains communistes moins connus, se ferme sur la mort tragique de Babeuf et de ses amis, dont le seul crime avait été de vouloir réaliser le communisme. Babeuf écrivait dans le Mamfeste des Egaux :
La loi agraire, ou le partage des campagnes, fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime, de plus équitable, le bien commun ou la commumauté des biens! Plus de propriété individuelle des terres : la terre n’est à personne. Nows réclamons, nous voulons la jouissance commune des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde.
Selon des méthodes et avec des tendances différentes, les écrivains du XIX° siècle poussèrent leurs études beaucoup plus loin et entrèrent plus profondément dans les réalités.
Saint-Simon, élargissant l’idée internationaliste de Campanella, devançant de beaucoup les modernes adeptes de la Société des Nations, préconisait un gouvernement suprême au-dessus des gouvernements nationaux. $ S'il ne fut pas communiste, son but fut celui du communisme : « Accroître, le plus rapidement possible, le bonheur social du pauvre. »
Ce fut sa préoccupation dominante, exclusive, et il lui subordonnait tout. C’est pourquoi, malgré ses érreurs, sa mémoire restera honorée. |
S1i sa formule : « de chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres » paraît dure pour les faibles, 1l entendait, par ailleurs, leur venir en aide. |
Mais il voulait que la direction des affaires blue fût confiée aux plus capables et non aux plus nombreux.
Il voulait aussi que la politique, la morale et la philosophie, au lieu de s’arrêter éternellement à des questions oiseuses et sans pratique, fussent ramenées enfin à leur véritable occupation qui est de constituer le bonheur social.
On remarquera encore que c’est là l’idée maîtresse de la préface du présent ouvrage.
Il comprenait que la solution des problèmes sociaux devait avoir pour point de départ une augmentation de la production, et c'est le but qu’il voulait atteindre par une meilleure organisation de l’industrie.
Enfin si ensemble de son œuvre ne conclut pas à la
transformation des entreprises privées en entreprise sociale, du moins eut-il, par moments, le sentiment de la nécessité de cette transformation puisque, dès 1814, il écrivait cette phrase qui est à la base du socialisme et qui écarte nette-
ment les solutions bâtardes du réformisme : « Il n’y a point
de changement dans l’ordre social sans un Cheneeess dans la propriété. » 4 De l’œuvre immense de Robert Owen, il faut se borner à indiquer d’abord son idée fondamentale : l’association ayant pour base 1a communauté du travail et de ses produits, ensuite sa négation de la responsabilité individuelle et son affirmation de la responsabilité sociale ; enfin son principe de la solidarité sociale d’où il dégage le droit au travail pour les valides et le droit aux secours pour les incapables de travail. | AU Dans l’œuvre non moins immense de Fourier, il ya beaucoup à prendre et beaucoup à laisser. S'il a poussé l'esprit de systématisation au-delà des limites du raisonnable, 1l a apporté, sur maintes questions, des vues géniales qui doivent encore aujourd’hui éclairer la marche de l'humanité vers le socialisme.
5es critiques de l’organisation sociale actuelle, et notamment du système de la concurrence, sont d’une grande puissance. | | Sa démonstration de la supériorité de l’Association sur l’individualisme est définitive. N’oublions pas que le socialisme n’est autre que l'Association générale.
Fourier posait le problème de la méthode À suivre par le
socialisme au point même où il se pose encore aujourd’hui
« L'opinion gouverne le monde, disait-11. Il s’agit donc de
faire changer aux hommes l'opinion qu'ils ont de l’impos-
sibilité d’un autre régime que le leur. »
Fourier a victorieusement répondu aux partisans de la nécessité d’une amélioration mentale préalable, et montré que l’homme tel qu’il est, avec toutes ses bonnes et ses mauvaises passions, est susceptible d’entrer comme élément utile dans une association harmonieuse où il s’améliorera.
La portée de ces vues est formidable.
Le plus brillant des élèves de Fourier, Victor Considérant, a compris que la société individualiste ne peut pas s'améliorer par des réformes de détail ; il a écrit :
Ce n’est plus de perfectionnement qu’il faut parler, mais bien
- de transformation radicale et complète.
Il à merveilleusement précisé et complété l’œuvre de Fourier en montrant la déperdition des forces résultant de la mauvaise organisation sociale.
Une des idées fondamentales de Fourier, c’est le gaspillage de la civilisation ». Considérant énumère les dépenses im-
productives de la « civilisation »
Au tableau des opérations improductives que nécessite notre
société, il faut ranger celles de la magistrature et du parquet, des
cours et tribunaux, gendarmes, police, geôliers, bourreaux, etc., toutes choses indispensables aujourd’hui à la sûreté de la société. Sont improductifs les travaux des légions de régie, de douane, passant leur vie à ne rien faire.
Sont improductifs encore les oïisifs, gens dits comme ïil faut,
de droits réunis, l’armée fiscale, etc.
Sont improductifs les travaux des sophistes philosophes, méta-
physiciens, politiques, engagés dans des voies fausses, qui ne font
pas avancer la science et ne produisent que des débats stériles ou des commotions ; les travaux des avocats, plaideurs, témoins, etc. Sont imiproductives les opérations du commerce, depuis celles des banquiers à la Bourse jusqu’à celles de l’épicier derrière son comptoir. Mais ici nous entrons dans une autre question qui demande à être examinée d’un peu plus près.
Toutes les catégories que nous venons de passer en revue, et bien d’autres que nous n’avons pas énumérées, sont franchement
improductives ou destructives des richesses ; elles disparaîtraient
radicalement dans une organisation sociale normale et harmonique. Toute cette puissance humaine, toutes ces forces physiques
et intellectuelles qui sont absorbées là, reviendraient à la productiotr. .
Aïnsi le premier caractère vicieux de la civilisation est de prodire cette immense déperdition, qui sera remplacée dans une société harmonique par une immense création de richesses et de: bien-être, au grand bénéfice des improductifs actuels comme à celui des producteurs qui les nourrissent.
Ne nous perdons pas dans les contradictions de P.-]. Proud’hon ; mais retenons quelques-unes des fortes vérités qu’il mêle à ses erreurs. Il eut le mérite de voir le problème social dans son ensemble. Si sa conclusion n’est pas communiste, ses arguments servent admirablement le communisime.
Non seulement son fameux « la propriété, c’est le vol » subsistera dans sa signification la plus large, malgré les atténuations qu’il a essayé plus tard d’y apporter ; mais on retiendra aussi les commentaires décisifs qu’il y a ajoutés
Je dis que la concurrence, l'isolement des intérêts, le monopole, 12 privilège, l’accaparement des capitaux, l'exclusion dans la jouissance, la subalternisation des fonctions, l’individualisme dans la production, le droit de bénéfice ou d’aubaine, l’exploitation de l’homme, et, pour résumer toutes ces espèces dans leur universel,
que la propriété est la grande matrice de nos misères et de nos crimes.
Avec quelle vigueur il flagelle le régime capitaliste et ses iniquités. :
Le peuple des travailleurs ne peut acheter ni les étofies qu’il ti sse, ni les meubles qu’il fabrique, ni les métaux qu’il forge, ni
es pierreries qu'il taille, ni les estampes qu’il grave, il ne peut se procurer ni le blé qu 1 sème, ni le vin qu’il ‘tire des souches | qu’il plante, ni la chair des animaux qu’il élève ; il ne lui est pas permis d’habiter les maisons qu’il a bâties, d'assister aux spectacles qu'il défraie, de goûter le repos que son corps réclame. Et pourquoi? Parce que, pour jouir de tout cela, il faudrait l’acheter au prix coûtant, et que le droit d’aubaine ne le permet pas. Sur l’enseigne des magasins somptueux, le travailleur lit en gros caractères : « C’est ton travail et tu n’en auras pas. » Sic vos non vObis.
La propriété amène tout un cortège de misères : le chômage forcé, la surproduction, la concurrence effrénée, les stagnations commereiales et industrielles, les faillites, les ruines. Sous le régime de la propriété, les fleurs de l’industrie ne servent à tresser que des couronnes funéraires : l’ouvrier qui travaille creuse son tombeau.
Soulignons l’idée organique précise qui se dégage de cette âpre critique et qui est une des bases économiques du socialisme : tout doit être vendu au prix coûtant.
Proud’hon a dit encore dans le même ordre d’idées :
. Les produits ne s’achètent qu'avec des produits, et l’équivalence
des produits étant la condition des échanges, le bénéfice est impossible et injuste. Observez ce principe de la plus élémentaire éco-
-nomie ét le paupérisme, le luxe, l’oppression, le vice et le crime,
avec la famine, disparaissent du milieu de nous.
Et aussi : 9
Le socialisme oppose au principe de propriété celui d'association et se fait fort de recréer de fond en comble l’économie sociale.
Dans cette rapide revue d’où tant d’idées intéressantes sont forcément omises, mentionnons en quelques mots Île fondateur du socialisme agraire, le vulgarisateur du mot collectivisme créé par Pecqueur, Colins, qui a indiqué en une ligne le véritable but du socialisme :
Le bon socialisme, c’est l’anéantissement durable du paupérisme.
Et terminons par Louis Blanc qui fut le père du socialisme réformiste, mais qui, s’il apporta une méthode contestable, lui donna une cohésion et une force que les réformistes de nos jours, à commencer par Jaurès, n’ont nullement retrouvées. Louis Blanc avait un plan général de réformes liées les unes aux autres et graduées de telle sorte que la dernière était la réalisation complète du socialisme ; tandis que ses continuateurs n’ont su que se mettre à la remorque du parti radical, s’attachant à l’idée qui passe,
SÈ
proposant ou défendant des réformes à tort et à travers
comme une corneille qui abat des noix.
Louis Blanc, avec une éloquence qui égale celle de J.-J. Rousseau, dénonce les forfaits de la société individualiste
Lorsqu'un homme qui demande à vivre en servant la société en est fatalement réduit à l’attaquer sous peine de mourir, il se trouve, dans son apparente agression, en état de légitime défense, et la société qui le frappe ne juge pas, elle assassine.
Nul ne critique plus vigoureusement l’odieux régime de la concurrence :
Le DÉLIVRONS-NOUS DU MARXISME La concurrence, qui est la base du régime, est-elle un moyen d'assurer du travail au pauvre? Maïs poser la question de la sorte, c'est la résoudre. Qu'est-ce que la concurrence relativement aux travailleurs? C’est le travail mis aux enchères. Un entrepreneur a besoin d’un ouvrier : trois se présentent. Combien pour votre travail? Trois francs : j’ai une femme et des enfants. — Bien, et vous? Deux francs et demi : je n’ai pas d’enfants, mais j'ai une femme. — A merveille. Et vous? Deux francs me suffiront, je
suis seul. — A vous donc la préférence. C’en est fait : le marché
est conclu. Que deviendront les deux prolétaires exclus? Ils se laisseront mourir de faim, il faut l’espérer. Mais s'ils allaient se faire voleurs? Ne craignez rien, nous avons des gendarmes. Et assassins ? Nous avons le bourreau. Quant au plus heureux des trois, son triomphe n’est que provisoire. Vienne un quatrième travailleurs, assez robuste pour jeûner de deux jours l’un, la pente du rabais sera descendue jusqu’au bout : nouveau paria, nouvelle recrue pour le bagne, peut-être!
Alors que la plupart des socialistes considéraient surtout l’industrie, Louis Blanc:a compris la nécessité d'augmenter la production agricole et indiqué le moyen de la réaliser :
Je me propose de prouver :
19 Qu'il n’est de salut pour les campagnes que dans l’adoption du système de la grande culture ;
2° Que c’est à l’application du système contraire, au morcellement excessif du sol, que doit être attribué le dépérissement de l’agriculture en France ; :
3° Qu'il faut établir en France le système de la grande culture. en le combinant non pas avec le principe de l’individualisme, mais au contraire avec celui de l’association et de la propriété collective.
Sa magnifique Histoire de Dix ans est un ardent foyer de socialisme. Ses autres principaux ouvrages : Le Socialisme, droit au travail et l'Organisation du Travail ont projeté de vives lumières sur le problème social. Son projet de création d’un ministère du Progrès, tel qu’il concevait le rôle de cet organisme, avait incontestablement une grande portée.
### Voilà une faible partie des matériaux qu'avait accumulés le socialisme prémarxiste. ; |
Répétons-le : l’œuvre n’était pas au point. Même porté au pouvoir par les circonstances, le socialisme aurait été incapable de gouverner selon ses principes.
Mais un parti socialiste qui se serait assigné pour tâche de contrôler, de classer, de coordonner ces idées éparses, de combler leurs lacunes, de les fondre en un corps de doctrine
complet et harmonieux, aurait pu sans grande difficulté, présenter un plan précis de la nouvelle organisation sociale et agir puissamment sur l’opinion.
Alors Karl Marx vint et jeta aux vents le trésor de science socialiste amassé par ses prédécesseurs.
Il vint, au moment où le Deux Décembre, suivi de l’Empire, étouffait la voix des socialistes français, de sorte qu'aucune influence ne put s'opposer à la sienne.
Qu’apportait-il pour remplacer ce qu’il venait de détruire? On va le voir.