‹ Délivrons-nous du Marxisme 1923Chapitre 6 sur 23 · CHAPITRE II La “doctrine marxiste · texte numérisé non relu

CHAPITRE II La “doctrine marxiste

Marx a beaucoup écrit ; mais ses premières œuvres ne contiennent aucune trace de sa doctrine définitive ; les suivantes n’en sont que l’ébauche. Cette doctrine est entièrement exposée dans une petite brochure : le Mamfeste du Part Communiste et dans un gros ouvrage : le Capital.

Le Manifeste du Parti Communiste contient la concep- tion matérialiste de l’histoire.

Le Capital analyse et critique le régime capitaliste.

Frédéric Engels, le fidèle ami et collaborateur de Marx, écrit dans la préface d’une des éditions du Manifeste :

La pensée maîtresse et intime du Manifeste, à savoir que la production économique et la structure sociale qui en découle néces- Bsaïremetit forment à Chaque époque historique la base de T’his- ‘toire politique ét intellectuelle de cette époque ; que, par suite

(depuis la dissolution de ‘la propriété commune primitive du sol),

‘toute l'histoire a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre les classes ‘exploitées et les classes exploïtantes, entre les

classes dominées ét les classes dominantes, aux différents stades du développement historique ; mais que cette lutte a actuellement

‘atteint ‘un stade où la classe exploitée ‘et opprimée (le Prolétariat)

me peut plus se lfbérer ide a classe qui l’exploite et qui l’opprime sans libérer en même temps, et pour toujours, toute Ja société de Tl’exploitation et des luttes de classes — cétte pensée maîtresse

‘appartient uniquement ét exclusivement ‘à Marx.

Le Manifeste débute en ces termes :

L'histoire de totite société jusqu'à nos jours n’a été que l'histoire ‘des luttes de classes.

Hommes libres et :esclaves, patriciens .et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurandes ét compagnons, en un mot, oppresseurs Æ€t opprimés, en ‘opposition constante, ont mené une guerre inin-

AOL te SN Ho

terrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée ; une guerre qui fnissait toujours ou par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou par la destruction des deux classes en lutte.

Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une division hiérarchique de la société, une échelle graduée de positions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens et des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres, des compagnons, des seris ; et dans chacune de ces classes, des gradations spéciales.

La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer aux anciennes, de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte.

Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’ère de la Bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en plus en deux vastes camps opposés, en deux classes ennemies : la Bourgeoisie et le Prolétariat.

Le Manifeste expose ensuite que le développement industriel qui suivit la découverte de l’ Amérique et l’ouverture des grands marchés des Indes et de la Chine eurent pour conséquence le remplacement du métier féodal par la manufacture et des maîtres de jurandes par la petite bourgeoisie industrielle. | |

Puis la manufacture elle-même devint insuffisante et, à la suite de l’invention de la machine à vapeur, fut remplacée par la grande industrie moderne ; la petite bourgeoisie céda la place aux industriels milhonnaires.

La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l’Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, de tous des moyens de communication. Ce développement réagit à son tour sur la marche de l’industrie ; et au fur et à mesure que l’industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la Bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l’arrière plan les classes transmises par le moyen âge.

Le Manifeste montre que l'influence de la Bourgeoisie grandissait avec ses richesses et qu’elle s’est enfin emparée du pouvoir politique; à l’exclusion des autres classes : « Le Gouvernement moderne n’est qu’un comité administratif des affaires de la classe bourgeoise. »

La Bourgeoisie tua tout idéalisme, tout sentimentalisme pour ne laisser subsister que le froid intérêt. |

Alors que toutes les classes industrielles antérieures avaient pour première condition d’existence la conservation de l’ancien mode de production, la Bourgeoisie « n'existe

qu'à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, ce qui veut dire le mode de production, ce qui veut dire tous les rapports sociaux. »

…Poussée par le besoin de débouchés, toujours nouveaux, la Bourgeoisie .envahit le globe entier. Il lui faut pénétrer partout, s'établir partout, créer partout des moyens de communication.

A la place des anciens besoïns, satisfaits par les produits natiotaux, naissent de nouveaux besoins, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées les plus lointaines et des climats les plus divers. A la place de l’ancien isolement des nations de suffisant à elles-mêmes, se développe un trafic universel, une interdépendance des nations. |

La Bourgeoïisie a soumis 1a campagne à la ville. Elle a créé d'énormes cités ; elle a prodigieusement augmenté la population des villes aux dépens de celle des campagnes, de par là, elle a préservé une grande partie de la population de l’idiotisme de Ia vie des champs. S

La Bourgeoïsie supprime de plus en plus l’éparpillement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré les populations, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans les mains de quelques individus. La conséquence fatale de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, reliées entre elles par des fens féodaux, mais ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tariis douaniers différents, ont été réunies en une seule nation, sous un seul gouvernement, une seule loi, un seul tarif douanier et un seul intérêt national de classe. ui

Après avoir montré le prodigieux développement des forces productives qui fut l’œuvre de la Bourgeoisie, le Mani- Jeste résume ainsi cette première partie de son exposé :

Les moyens de production et d’échange servant de base à l’évo-

lution bourgeoise furent créés dans le sein de la société féodale. A un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait ses produits, l’organisation féodale de l’industrie et de la manufacture, en un mot, tous les rapports de la propriété féodale, cessèrent de correspondre aux nouvelles forces productives. Ils entravaient la production au lieu de la développer. IIS se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait briser ces chaînes. On les brisa. À Ja place s’éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique correspondante, avec la domination économique et politique de la classe bourgeoise.

Mais il arrive que la Bourgeoisie n’est plus en état de dominer les énormes forces productives qu’elle a créées. Elles se révoltent contre les rapports de propriété établis par elle. Des crises commerciales périodiques, créées par la surpro-

duction, la bouleversent. Pour les surmonter, elle s'efforce de conquérir de nouveaux marchés et prépare ainsi de nouvelles crises plus générales. ik Ex

Aïnsi les armes forgées par la Bourgeoisie contre la féodalité se retournent contre elle. Et de plus elle produit les hommes qui manieront ces armes : les ouvriers modernes, les Prolétaires. :

La pensée du Manifeste est tellement enchaînée, tellement concentrée qu’il est impossible de la résumer sans l’affaiblir. Nous devons donc citer textuellement la fin de la première partie : |

Avec le développement de la Bourgeoisie, c’est-à-dire du capital, se développe le Prolétariat, la classe des ouvriers modernes, qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail, et qui n’en trouvent plus dès que leur travail cesse d’agrandir le capital. Les ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise comme tout autre article de commerce ; ils subissent, par conséquent, toutes les vicissitudes de la concurrence, toutes les fluctuations du marché. |

L'introduction des machines et la division du travail, dépouillant le travail de l’ouvrier de son caractère individuel, lui ont enlevé tout attrait. Le producteur devient un simple appendice à la machine ; on n’exige de lui que l’opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, le coût de production de l’ouvrier se réduit à peu près aux moyens d’entretien dont il a besoin pour vivre et pour propager sa race. Or, le ptix du travail, comme celui de toute marchandise, est égal au coût de sa production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de travail s'accroît avec le développement de la machine et de la division du travail, soit par la prolongation de la journée de travail, soit par l’accélération du mouvement des machines.

L'industrie moderne a transformé le petit atelier de l’ancien patron patriarcal en la grande fabrique du bourgeois capitaliste. Des masses d’ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Traités comme des soldats industriels ils sont placés sous la surveillance d’une hiérarchie complète d'officiers et de sousofficiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, du gouvernement bourgeois, mais encore, journellement, à toute heure, les esclaves de la machine, du contremaître et surtout du maître de la fabrique. Plus ce despotisme proclame hautement le profit comme son but unique, plus il est mesquin, odieux et exaspérant.

Moins le travail exige d’habileté et de force, c’est-à-dire plus l’industrie moderne progresse, plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes. Les distinctions d’âge et de sexe n’ont plus d'importance sociale pour la classe ouvrière. I1 n’y a plus que A instruments de travail, dont le prix varie suivant l’âge et e sexe.

Une fois que l’ouvrier a subi l’exploitation du fabricant et qu'il

a reçu son salaire en argent comptant, il devient la proie d’autres membres de la bourgeoisie, du petit propriétaire, du prêteur sur gages. À |

La petite Bourgeoisie, les petits industriels, les marchands, les petits rentiers, les artisans et les paysans prolétaires, tombent dams le Prolétariat ; d’une part, parce que leurs petits capitaux, ne leur permettant pas d'employer les procédés de la grande industrie, ils succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes ; d'autre part, parce que leur habileté spéciale est dépréciée par les nouveaux modes de production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population.

Le Prolétariat passe par différentes phases d’évolution. Sa lutte contre la Bourgeoisié commence dès sa naissance.

D'abord la lutte est engagée par des ouvriers isolés, ensuite par les ouvriers d’une même fabrique, enfin par les ouvriers du même métier dans une localité, eontre le bourgeois qui les exploite directement. Ils ne se contentent pas de diriger leurs attaques contre le mode bourgeois de production, ils les dirigent contre les instruments de production : ils détruisent les marchandises étrangères qui leur font concurrence, brisent les machines, brûlent les fabriques et s'efforcent de reconquérir la position perdue de l'artisan du moyen âge.

À ce moment du développement, le Prolétariat forme une masse incohérente, disséminée sur tout le pays, et désunie par la concurrence. Si parfois les ouvriers s'unissent pour agir en masse compacte, cette action n’est pas encore le résultat de leur propre union, mais de celle de la Bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins politiques, doit mettre en branle le Prolétariat tout entier, et qui, pour le moment, possède encore le pouvoir de le faire. Durant cette

| phase, les prolétaires ne combattent pas encore leurs propres enneimis, mais les ennemis de leurs ennemis, c’est-à-dire les restes de la monarchie absolue, les propriétaires fonciers, les bourgeois non industriels, les petits bourgeois. Tout le mouvement historique est de la sorte concentré entre les mains de la Bourgeoisie ; toute victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise.

Or, l’industrie, en se développant, non seulement grossit le nombre des prolétaires, mais les concentre en masses plus considérables ; les prolétaires augmentent en force et prennent conscience de leur force. Les intérêts, les conditions d’existence des. prolétaires s’égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le travail et presque partout réduit le salaire à un niveau également bas. Par suite de la croissante concurrence des bourgeois entre eux et des crises commerciales qui en résultent, les salaires deviennent de plus en plus incertains ; le constant perfectionnement de la machine rend la vosition de l’ouvrier de plus en. plus précaire ; les collisions individuelles entre l’ouvrier

et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Les ouvriers commencent par se coaliser contre les bourgeois pour le maïntien de leurs salaires. Ils vont jusqu’à former dés associations permanentes en prévision de ces luttes occasionnelles. Çà et 1à la résistance éclate en émente.

Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le véritable résultat de leurs luttes est moins le succès immédiat que la solidarité croissante des travailleurs. Cette solidarisation est facilitée par l’accroissement des moyens de communica-

tion qui permettent aux ouvriers de localités différentes d’entre

en relation. Or, il suffit de cette mise en contact pour transformer les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classe. Maïs toute lutte de classe est une lutte politique. Et l’union que les bourgeois

du moyen âge tmmettaient des siècles à établir par leurs chemins

vicinaux, les prolétaires modernes l’établissent en quelques années par les chemins de fer.

.. L'organisation du Prolétariat en classe, et par suite en parti. politique, est sans cesse détruite par la concurrence que se font. les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus formidable. Elle profite des divisions intestines des bourgeois pour les obliger à donner une garantie légale à certains intérêts de la classe ouvrière, par exemple, la loi de dix heures de travail en Angleterre.

En général, les collisions dans la vieille société favorisent de, diverses manières le développement du Prolétariat. La Bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuelle ; d’abord contre l’aristocratie, puis contre cette catégorie de la Bourgeoisie dont les intérêts viennent en conflit avec les progrès de l’industrie, toujours, enfin, contre la Bourgeoisie des pays étrangers. Dans toutes ces luttes, elle se voit forcée de faire appel au Prolétariat, d’user de son concours et de l’entraîner dans le mouvement politique, en sorte que la Bourgeoïsie fournit aux prolétaires les éléments de sa propre éducation politique et sociale, c’est-à-dire des armes contre ellemême |

De plus, ainsi que nous venons de le voir, des fractions entières de la classe dominante sont précipitées dans le Prolétariat, ou sont menacées, tout au moins, dans leurs conditions d’existence. Elles aussi apportent au Prolétariat de nombreux éléments de progrès.

Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l’heure décisive, le procès de dissolution de la classe régnante, de la société tout entière, prend un caractère si violent et si Âpre qu’une fraction de la classe régnante s’en détache et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui représente l'avenir. De même que jadis une partie de la noblesse se rangea du côté de la Bourgeoisie, de nos jours une partie de la Bourgeoïisie fait cause commune avec le Prolétariat, notamment cette partie des idéologues bourgeois parvenus à l’intelligence théorique du mouvement historique dans son ensemble. De toutes les classes qui, à l’heure présente, se trouvent face à face avec la Bourgeoisie, le Prolétariat seul est la classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le Prolétariat, au contraire, est son produit tout spécial.

La classe moyenne, les petits fabricants, les détaillants, les paysans combattent la Bourgeoisie, parce qu’elle compromet Îeur existence en tant que classe moyenne. Ils ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservateurs ; qui est plus, ils sont réactionnaires ; ils demandent que l’histoire fasse machine en arrière. S'ils agissent révolutionnairement, c’est par crainte de tomber dans le Prolétariat : ils défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels ; ils abandonnent leur propre point de vue pour sè placer à celui du Prolétariat. : K

La voyoucratie des grandes villes, cette putréfaction passive, cette lie des plus basses couches de la société, est çà et là entraînée

tu ù 1h

DÉLIVRONS-NOUS DU MARXISME ch

dans le mouvement par une révolution prolétarienne : cependant

ses conditions de vie la prédisposeront plutôt à se vendre à la réaction. mi

Les conditions d’existence de la vieille société sont déjà détruites dans les conditions d’existence du Prolétariat. Le prolétaire est Sans propriété ; ses relations de famille n’ont rien de commun avec celles de la famille bourgeoise. Le travail industriel moderne, qui implique l’asservissement de l'ouvrier par le capital, aussi bien en France qu’en Angleterre, qu’en Amérique, qu’en Allemagne,

dépouille le Prolétaire de tout caractère national. Les lois, la mo-

tale, la religion sont pour lui autant de préjugés bourgeois, der- Tière lesquels se cachent autant d'intérêts bourgeois.

Toutes les classes précédentes qui avaient conquis le pouvoir

ont essayé de consolider leur situation acquise en soumettant la société à leur propre mode d’appropriation. Les Prolétaires ne peuvent s'emparer des forces productives sociales qu’en abolissant leur propre mode d’appropriation, et par suite le mode d’appropriation en vigueur Jusqu'à nos jours. Les Prolétaires n’ont rien à eux à assurer ; ils ont, au contraire, à détruire toute garantie privée, toute sécurité privée existante.

Tous les mouvements historiques ont été, jusau’ici, des mouvements de minorités au profit de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit dé l’immense majorité. Le Prolétariat, la dernière couche de la société actuelle, ne peut se redresser sans ‘faire sauter toutes les couches superposées qui constituent la société officielle.

La lutte du Prolétariat contre la Bourgeoisie, bien qu’elle ne soit pas au fond une lutte nationale, en revêt cependant, tout d’abord, la forme. Il va sans dire que le Prolétariat de chaque pays

doit en finir, avant tout, avec sa propre Bourgeoisie.

En esquissant à grands traits les phases du développément prolétarien, nous avons décrit. l’histoire de la guerre civile, plus ou moins occulte, qui travaille la société jusqu’à l'heure où cette guerre éclate en une révolution ouverte, et où le Prolétariat établit les bases de sa domination par le renversemient violent de la Bourgeoisie. |

Toutes les sociétés antérieures, nous l’avons vu, ont renosé sur lPantagonisme de la classe oppressive et de la classe opprimée. Mais pour opprimer une classe il faut, au moins, pouvoir lui garantir les conditions d’existence qui lui permettent de vivre en esclave. Le serf, en pleine féodalité, parvenait à se faire membre de la commune ; le bourgeois embryonnaire du moyen Âge atteignait la position de bourgeois, sous le joug de l’absolutisme féo-

. dal. L’ouvrier moderne, au contraire, loin de s'élever avec le pro-

grès de l’industrie, descend toujours plus bas, au-dessous même du niveau des conditions de sa-propre classe. Le travailleur tombe dans le paupérisme, et le paupérisme s’accroît plus rapidement encore que la population et la richesse. Il est donc manifeste que la Bourgeoisie est incapable de remplir le rôle de classe régnante et d’imposer à la société comme loi suprême les conditions d’existence de sa classe. Elle ne peut régner, parce qu’elle ne peut plus assurer l'existence à son esclave, même dans les conditions de son esclavage ; parce qu’elle est obligée de le laisser tomber dans une Situation telle, qu’elle doit le nourrir au lieu de s’en faire nourrir. La société ne peut plus exister sous sa domination, ce qui revient

à DÉLIVRONS-NOUS DU MARXISME

à dire que son existence est désormais incompatible avec celle de la société. ; CU La condition essentielle d'existence et de suprématie pour la classe bourgeoise est l’accumulation de la richesse dans les mains privées, la formation et l'accroissement du capital ; la condition du capital est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la | concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l’industrie, dont la Bourgoisie est l’agent passif et inconscient, remplace l'isolement des ouvriers par leur union révolutionnaire au moyen de l'association. Le développement de la grande industrie sape sous les pieds de la bourgeoisie le terrain même sur lequel elle a établi

son système ce production et d’appropriation. La Bourgeoie produit avant tout ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du Prolétariat sont également inévitables.

Dans sa deuxième partie, le Manifeste définit l'attitude des communistes à l'égard du Prolétariat pris dans son ensemble :

Le but immédiat des communistes est le même que celui de toutes les fractions du Prolétariat : organisation des prolétaires en parti de classe, destruction de la suprématie bourgeoise, con- . quête du pouvoir politique par le Prolétariat.

Les propositions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des principes inventés où découverts par tel ou tel réformateur du monde. ;

Elles ne sont que l’expression, en termes généraux, des conditions réelles d’une lutte de classe existante, d’un mouvement historique évoluant sous nos yeux. |

…Les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette proposition unique : abolition de la propriété privée.

Le Manifeste justifie ensuite les communistes des nombreuses accusations dirigées contre eux par leurs adversaires en ce qui concerne la liberté, la propriété, la famille, la patrie, la morale. |

Puis il esquisse les mesures à prendre par le Prolétaria victorieux :

La première étape dans fa révolution ouvrière est la constitution

du prolétariat en classe régnante, la conquête du\ pouvoir publie par la démocratie. je

Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l'Etat, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe régnante, et pour augmenter au plus vite les masses des forces productives disponibles.

Mais le Prolétariat, en tant que classe, ne se perpétuera pas au pouvoir. En détruisant les anciens rapports de production, « il détruit les conditions d'existence de l’antago-

.misme des classes, c'est-à-dire les classes en général, et par là, sa propre domination comme classe. »

A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et P ‘4 ,

Ses antagonismes de classes, Surgit une association où le libre

développement de chacun est la condition du libre développement pour tous.

La troisième partie du Manifeste expose les données essentielles et fait la critique des différentes sortes de SOC1alisme qui ont existé avant son apparition : socialisme féodal et clérical, c’est-à-dire retour au passé, socialisme des petits bourgeois, lésés par le grand capital et désireux de Hmiter ses envahissements, socialisme allemand, dit vrai socialisme, à peine connu en France, socialisme Criticoutopique, qui embrasse tous les Systèmes socialistes et commumistes antérieurs au Manifeste.

Le Manifeste se termine par l'indication de l'attitude des communistes ; il conclut par ces lignes :

Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions €t leurs buts. Ils proclament hautement que ces buts ne pourront

être atteints sans le rénversement violent de tout ordre social actuel. Que les classes régnantes tremblent à l’idée d’une révolu-

tion communiste. Les prolétaires n’ont rien à y perdre, hors leurs

Prolétaires de tous les PayS, unissez-vous!

Dans ce résumé trop long et pourtant incomplet, bien des points importants n’ont pu trouver place. On les retrouvera plus loin dans la discussion.

*** À la différence du Manifeste qui tient en quelques pages, le Capital atteint une dimension formidable, [1 remplit trois gros volumes et devait en comprendre un quatrième, qui est resté à l’état d’ébauche.

Le premier volume seul a été publié du vivant de Marx. Les deux autres, dont la préparation était fort incomplète, ont été mis au point après sa mort par son fidèle ami et collaborateur Frédéric Engels. Quant au quatrième, qui n’existait que sous la forme de notes éparses, il n’a pas paru.

Le Capital a pour sous-titre : C ritique de l’Economie politique.

Le premier volume expose le Procès de la formation du Ca-

| pital.

Le second le Procès de circulation du Capital.

Le troisième contient le Procès d'ensemble de la produc- LÀ

tion capitaliste.

Le quatrième, d’après Engels, devrait être consacré à D \

l'Histoire de la ion de la plus-value. De

Comme on le voit par ces titres, le Capital n'apporte on cune donnée positive sur le socialisme. Il se borne à l’analyse détaillée et critique du rôle du Capital dans la société |

actuelle.

Le premier volume est à peu près le seul connu.

I1 débute par une étude de la marchandise qui, selon

Marx, constitue la richesse de la société capitaliste. Au cours de cette partie se trouve une théorie de la valeur dont il est parlé plus longuement au chapitre V.

Au même chapitre, on trouvera le résumé et la discussion de la théorie de la plus-value, qui occupe la partie la plus importante du premier volume et des volumes suivants, et constitue la base fondamentale de la doctrine éco- nomique marxiste.

Engels a écrit :

Ces deux grandes découvertes, la conception matérialiste de l'histoire et la révélation du mystère de la production capitaliste

au moyen de la plus-value, nous les devons à Marx. C’est par elles que le socialisme est devenu une science.

On voit par là toute l’importance attribuée par Marx et Engels à la théorie de la plus-value.

Le dernier chapitre du premier volume du Capital a pour titre l’Accumulution primitive, c’est-à-dire l’origine des premiers capitaux constitués. Elle remonte, d’après Marx,

à la période finale du moyen-âge, et a consisté dans l’ex-

propriation des petits producteurs de leurs moyens de production, transformés en moyens de production socialement

concentrés. Cette dépossession a entraîné la dissolution de

la propriété privée reposant sur le travail propre du propriétaire et changé les travailleurs libres en prolétaires.

Le grand Capital d’aujourd’hui, selon Karl Marx, tire donc son origine de la destruction des petites propriétés (des: petits artisans et des paysans) dans lesquelles le travail et

la propriété privée étaient réellement liés ensemble, et dans lesquelles le travailleur était aussi le véritable propriétaire

| de ses moyens de production et du produit de son travail.

Cette forme intérieurement équitable de la propriété privée, où « le travailleur était le libre propriétaire des moyens de travail par lui maniés : le paysan du champ qu’il labourait, l’ouvrier de l'outil dont il se servait ingénieusement » ; cette forme, disons-nous, heureuse pour son temps, comme juste dans le fond et identique avec le travail, avait le grand défaut d’éparpiller les moyens de production, d’où il résultait qu’elle souffrait de ce fractionnement dans sa productivité et ses moyens d’action. La petite propriété devait périr par ce défaut, et ce qui reste d’elle (petits artisans et petits propriétaires paysans) dépérit de jour en jour, forcée qu'elle est de céder à la puissance du grand capital agricole et industriel.

La propriété privée acquise par le propre travail de son possesseur et basée, pour ainsi dire, sur l’union de l’individu indépendant et isolé avec les conditions de son travail particulier, a été supplantée par la propriété privée capi- taliste, basée sur l'exploitation du travail d’autrui, formel-

oué hbre. |

Aussitôt que ce procédé de Renan tion détruisant les .. petites propriétés artisanes et paysannes, eut suffisamment décomposé la vieille société ; aussitôt que les anciens tra- vailleurs privés furent convertis en grand capital moderne, la lutte du capital alla encore plus loin : le grand capital — à sa deuxième phase de développement — combattit le petit capitaliste lui-même.

Grâce à la concentration continue des moyens de production dans les grandes industries, un capitaliste en tue beaucoup d’autres ; mais en même temps, dans le domaine du grand capital privé, se développe également et simultanément la forme coopérative sociale du travail, sur une échelle toujours croissante, l’application consciente de la technologie, D ubion en grand et méthodique du globe, la transformation des moyens privés de travail en moyens de travail qui ne peuvent plus être appliqués que socialement et l’économie dans les moyens de production par leur emploi comme moyens communs de travail social combiné.

Mais avec la diminution du nombre des magnats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce procédé de transformation, s’accroissent aussi la misère, l'oppression, le servage, la dégradation et l’exploitation, et parallèlement la classe grossissante des prolétaires, unis et organisés par le mécanisme même de la production capitaliste, se montre plus exigeante et plus puissante dans ses révoltes. ;

Le monopole du capital deviendra enfin lui-même une | entrave au mode de production qui a fleuri sous lui et avec lui.

Alors aura sonné l’heure de la propriété privée capitaliste : les expropriateurs seront exbropriés.

Le mode de production et d’appropriation capitaliste a été la première négation de la propriété privée basée sur le propre travail de son possesseur. Maintenant cette négation se nie elle-même, et contraint au rétablissement de la propriété individuelle, mais sur la base de ce qu’a réalisé l’ère capitaliste, sur la base de la coopération de travailleurs libres, possédant en commun la terre et les moyens de production produits par leur travail.

La transformation antérieure, celle de la propriété privée morcelée, et reposant sur ie travail de son possesseur, . en capital moderne, fut infiniment plus longue et plus difficile que ne le sera la transformation en propriété collective du capital privé, qui repose déjà, en fait, sur un mode social de travail. Là, ce fut l’expropriation des masses populaires par quelques usurpateurs ; à présent, c’est l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse du peuple. |

### Dans le présent chapitre, on se borne à résumer l’es-

sentiel de la doctrine marxiste. La discussion sera pour les chapitres suivants.

Page 1