‹ Délivrons-nous du Marxisme 1923Chapitre 8 sur 23 · LA · texte numérisé non relu

LA

inutiles. Les citations de Pecqueur et de Vidal, au chapitre II, ne laissent aucun doute à cet égard. Ils estimaient.

que le problème social devait être posé sur un autre terrain. Ils rejetaient délibérément la « faussé science » qui se borne « à l’analyse et à l’inventaire de ce qui est, tandis

que la véritable science sera la synthèse de ce qui doit

être. »

Entre les deux tendances, les conditions de la lutte sont

donc égales et on peut la soutenir sans se sentir écrasé d’avance par des forces supérieures.

#*#*# Rappelons d’abord un argument de fait exposé au chapitre IT : le socialisme prémarxiste n'avait eu qu'un demi-siècle pour faire ses preuves, la première moitié du XIX® siècle, époque où l'instruction et l’industrie n'étaient que peu développées. Il avait créé pourtant un magnifique

courant d’adhésions et de sympathies. Le marxisme a eu.

soixante-quinze ans pour montrer la grande puissance qu’on lui attribue ; avec une liberté beaucoup plus grande il a pu agir sur un prolétariat infiniment plus nombreux et mieux instruit. Il n’est arrivé qu’à rendre le socialisme haïssable, qu’à émietter les forces ouvrières, qu’à faire échouer la révolution russe sur le terrain économique et, en dépit du bouleversement favorable résultant de la guerre, qu’à faire apparaître l'avènement du socialisme comme plus lointain que jamais.

. On peut discuter à perte de vue sur une doctrine ; mais il faut s’incliner devant la constatation certaine de ses résultats. Si vraiment la nouvelle méthode introduite par Marx avait eu la valeur que ses partisans lui prêtent, le socialisme en serait-il à? Et n'est-il pas évident que la conception matérialiste de l’histoire même flanquée de la théorie de la plus-value, a diminué sa force d'expansion plutôt que de l’augmenter ?

Retenons cette considération qui domine la nue de

la thèse marxiste.

### Bien des équivoques, bien des erreurs naissent de mauvaises interprétations de la pensée écrite.

Quand Pecqueur déclarait qu’au lieu de se mettre à la remorque des faits, la science doit les dominer et leur impo-

AN

ser sa loi; quand Vidal, subordonnant les faits aux prin- cipes, voulait chercher d’abord rationnellement à se faire la plus haute idée de l’ordre et de la justice, puis étudier les ‘moyens pratiques de réaliser l’idéal qu’il avait concu, ces

deux auteurs entendaient-ils plier l’humanité aux concep-

tions de leur imagination et se refusaient-ils à tenir compte

des faits?

Cela est inadmissible et ne résulte nullement de ce qu’ils

ont écrit.

Pecqueur voulait dominer les faits, leur imposer sa loi :

mais cette loi, pour dominer les faits, devait d’abord les

connaître, puis les diriger par des voies appropriées à leur nature. |

La recherche rationnelle de Vidal, précisément parce qu'elle était rationnelle, ne pouvait aboutir à une conception de l’ordre et de la justice entièrement détachée des conditions matérielles et morales de la vie des sociétés hurmesnes ; elle ne pouvait fonder ses conclusions que sur les réalités existantes. De même les moyens de réaliser l'idéal conçu, pour être pratiques, devaient être adaptés à ces réalités.

En somme ces deux auteurs ne niaient point que les faits dussent être la base fondamentale, le point de départ de toute doctrine sociale nouvelle. Ils réagissaient seulement contre la thèse, d’une évidente absurdité, qu’il faut laisser les faits livrés à eux-mêmes et se borner à en observer l’évolution. Ils soutenaient avec raison que l’idée doit intervenir constamment pour en contrôler la marche. Ils estimaient

qu’il faut dégager la doctrine des faits, mais qu’elle n’y est

pas toute formée, qu’elle n’y existe qu’en germe; qu’en somme les faits apportent le germe et que l’idée le féconde.

Et cette conception est-elle si éloignée de celle de Marx que le prétendent les outranciers du marxisme? Il semble bien au contraire qu’elle s’en rapproche singulièrement puisque Engels, dans ses lettres à Conrad Schmidt, citées par Ch. Rappoport, déclare que « les facteurs idéologiques, tout en ayant leur origine première dans la structure écono-

mique de la société, agissent à leur tour sur les phénomènes

SOCIAUX. » | L’affirmation d'Engels peut paraître contradictoire avec

la thèse générale de Marx ; mais ce n’est pas le seul point e sur lequel cette thèse ee vague et incertaine.

Saint-Simon non plus n’a pas échappé aux contradictions, puisque, après avoir déclaré qu’on ne crée point un système . d'organisation sociale, mais qu’on l’aperçoit et qu’on le. montre, il a présenté lui-même un projet de constitution entièrement différent des institutions alors en vigueur. Il cherche vainement à se justifier en expliquant que ce projet n’est pas son œuvre personnelle, mais celle de la masse de la population européenne depuis huit siècles et que si tout le monde ne l’a pas encore aperçu, c’est qu’il se trouve caché par le frontispice de l’ancien édifice social encore subsistant.

Qui ne sent, en effet, que le projet de Saint-Simon n’existait pas en réalité, que son véritable auteur c’est lui-même, qu'il l’a conçu d’après l’observation des faits, en se laissant guider par son propre jugement pour le conformer aux nécessités et aux possibilités du moment?

La vraie pensée saint-simonienne apparaît mieux dans la première partie de la citation ci-dessus, pour peu qu’on prenne la peine d’y réfléchir.

En disant qu’une nouvelle forme de société ne peut s’établir en dehors des forces historiques données, et que l’avenir doit être intimement lié aux forces vivantes du présent et du passé, Saint-Simon en revient à dire que toute doctrine doit se baser sur les faits.

Les forces vivantes du passé, en effet, sont toutes contenues dans le présent. Celles qui n’y sont pas contenues sont des forces mortes, dont par conséquent 1l n’y a pas à tenir compte. C’est donc sur le présent qu’il faut se baser pour préparer l’avenir ; c’est sur les faits actuels formés des survivances du passé et non sur les faits anciens qui, après avoir joué leur rôle dans l’évolution ont disparu sans Îaisser de traces.

Cette thèse est la nôtre. Elle n’est pas du tout en opposition avec celle de Pecqueur et de Vidal ; mais elle nie résolument la nécessité de remonter le cours de l’histoire et même de la préhistoire pour y chercher des lumières sur la marche vers l’avenir. ,

Si telle n’était pas l’opinion de Saint-Simon, s’il a réel-

lement cru, ainsi que Marx, s'appuyer sur une philosophie de l’histoire, on devrait en conclure que les enseignements de l’histoire sont bien trompeurs et entraînent ceux qui veulent les suivre dans des voies bien différentes.

En effet partant du même point que Saint-Simon, son devancier, « son précurseur direct, un de ses maîtres », selon Ch. Rappoport, Karl Marx a abouti à nier Putilité d’un programme positif, alors que Saint-Simon en avait apporté un.

La conception historique de Karl Marx était matérialiste ; celle de Saint-Simon religieuse.

Karl Marx voulait placer toute l’autorité publique dans les mains du prolétariat ; Saint-Simon voulait la donner aux chefs d'industrie. Aux ouvriers de son époque qui, devançant l’idée marxiste de la dictature du prolétariat, prétendaient à l’hégémonie politique et économique, Saint- Simon répondait :

Vous dites : nous sommes dix fois, vingt fois, cent fois plus nombreux que les propriétaires, et cependant les propriétaires exercent sur nous une domination bien plus grande que celle qne nous exerçons sur eux. Je conçois, mes amis, que vous soyez très contrariés ; mais remarquez que les propriétaires, quoique infétieurs en nombre, possèdent plus de lumière que vous, et que, pour le bien général, la domination doit être répartie dans la proportion des lumières. Regardez ce qui est arrivé en France pendant le temps que vos camarades y ont dominé, ils y ont fait naître la famine.

En somme la même méthode a conduit Marx et Saint- Simon aux antipodes l’un de l’autre.

N'est-ce pas la preuve décisive que l’histoire peut être interprétée de mille façons différentes, qu’en général 1l y a dans chaque interprétation une part de vérité et une part d’erreur, que par conséquent on ne peut se livrer pieds et poings liés à aucune et que celle de Marx n’est pas plus concluante que les autres?

Quant aux « lois invariables » qui, selon Auguste Comte, régissent les phénomènes sociaux, elles existent dans Îa nature mais non dans la société et ne peuvent faire sentir leur influence que dans la partie des institutions sociales qui reproduisent les lois naturelles. Admettre le contraire serait croire que l’histoire tourne éternellement dans le même cercle et que l’avenir ne sera que la répétition du

passé. Ce grossier fatalisme répugne trop à notre mentalité occidentale pour qu’il soit nécessaire de le réfuter. ‘à

Il n’y a pas de lois invariables parce que les sociétés

humaines sont en état de perpétuelle transformation et: même les lois naturelles, appliquées dans un milieu nouveau, donnent des résultats différents. |

#*## Quelle a pu être la véritable pensée de Marx au sujet du degré de certitude des prédictions qu’il fonde sur son interprétation de l’histoire ? | |

D'une part, dans le Manifeste, il est tout à fait affirmatif: sur leur réalisation : « La chute de la Bourgeoïsie.et la victoire du prolétariat sont également inévitables. » Et il ne l’est pas moins dans le Capital : « Les expropriateurs seront expropriés. » Il semble que cet événement soit écrit d'avance au livre des destinées.

Pourtant Marx a donné de ses propres texte um commentaire tout différent. |

Dans une lettre reproduite par le Mouvement sociahste du 24 mai 1002, Karl Marx, répondant à l’écrivain russe: Mikaïlowsky, lequel avait considéré l’esquisse historique des premiers pas du mode capitaliste de production comme une théorie historico-philosophique d’une application géné-. rale, écrivait: :

Dans le chapitre sur d’accumulation primitive, je me prétends. que tracer la voie par laquelle, dans l’Europe occidentale, l’ordre économique capitaliste est sorti des entrailles de l’ordre économique féodal... A la fin du chapitre, je traite de la tendance historique de l’accumulation, et j’affirme que son dernier mot, c’est la transformation de la propriété capitaliste en propriété sociale.

Mon critique veut absolument métamorphoser mom esquisse de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale en une théotie historico-philosophique de Ia marche générale, fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés, pour arriver, en dernier lieu, à cette formation économique, qui assure avec la plus grande somme de pouvoir productif du travail social, le développement le plus intégral de l’homme. Mais je lui demande pardon. C’est ime faire en même temps trop d'honneur et trop de honte. En différents endroits du Capital, j'ai fait allusion au destin qui atteignit lès plébéiens de l’ancienne Rome

C'était originairement des paysans libres cultivant, chacun pour Son compte, sa propre parcelle. Dans le cours de l’histoire romaine, ils furent expropriés. Le même mouvement qui les sépara d’avec lèurs moyens de production et de subsistance, impliqua non seulement la formation des grandes propriétés foncières, mais encore

celle de grands capitaux monétaires. Ainsi, un beau matin, il y avait, d’un côté, des hommes libres, dénués de tout sauf de leur force de travail, et de l’autre, pour exploiter ce travail, les déteuteurs de toutes les richesses acquises. Ou’est-ce qui arriva? Le pror létariat romain devint, non un travailleur salarié, mais un mobe fainéant, plus abject que les ci-devant « poor whites » d’un des, pays méridionaux des Etats-Unis ; et à leur côté, se déploya un mode de production non capitaliste, mais esclavagiste. Donc des événements d'une analogie frappante, mais se passant dans des milieux historiques différents, amenèrent des résultats tout à fait disparates.

En étudiant chacune de ces évolutions à part, en Îes comparant ensuite, l’on trouvera facilement la clef de ces phénomènes, mais on n'y arrivera jamais avec le passe-partout d’une théorie historico-philosophique dont la suprême vertu consiste à être suprahistorique. ;

Ainsi une première restriction est apportée par Marx lui- ! même au caractère général attribué à sa thèse : il n’a parlé que de l’Europe occidentale qu'il a seule étudiée. Il ignore la marche de l’évolution dans les autres pays et croit qu’elle pourra être toute différente. Il va plus loin : dans un autre passage de la même lettre, 1l déclare qu'ayant étudié postérieurement et d’une façon approfondie la situation de la Russie, sa conclusion est que ce pays peut très bien passer directement de son communisme primitif au communisme scientifique sans traverser une période intermédiaire d’industrialisation et que si elle ne le fait pas, elle perdra la plus belle occasion que l’histoire ait offerte à un peuple.

Même pour les pays de l’Europe occidentale, Marx se défend d’avoir fait une prophétie. Il a traité, dit-1l, la tendance mstorique de l’accumulation. La tendance seulement, et il est évident qu’une tendance peut toujours dévier de sa direction apparente. De sorte que quand Marx affirme que son dermier mot, c’est la transformation de la propriété capitaliste en propriété sociale, il semble vouloir dire : J'ai la conviction que les choses se passeront ainsi, et non : J’en ai la certitude.

C’est d’ailleurs dans ce sens que Benoit Malon interprète la thèse marxiste. Il écrit dans son Socialisme intégral :

On a voulu voir dans ce déterminisme social une sorte de fatalisme étroit ; il n’est à proprement parler qu’une application aux choses économiques du calcul des probabilités qui a pour père Laplace.

Alors la victoire du Prolétariat serait simplement probable? Sous cette forme atténuée, le pronostic marxiste est évidemment beaucoup plus acceptable. Mais en même temps 1l perd beaucoup de son intérêt et on se demande s’il était nécessaire de remuer une si énorme quantité de matériaux historiques, et d’appeler la philosophie au secours de l’histoire pour aboutir à une incertitude.

Où sont les « lois invariables » de l’histoire dont parlait Auguste Comte, si leur application diffère du tout au tout selon les pays et selon les époques et si, pour aucun pays et aucune époque, elles ne dominent la marche des événements ?

La vérité c’est que l’étude la plus approfondie du passé ne conduit à la détermination d’aucune loi, d'aucune règle applicable à l’avenir. A peine peut-elle fournir quelques lumières sur l’art de gouverner les hommes, qui sont restés à peu près les mêmes depuis que l'intérêt privé est le “principal mobile de leurs actions.

Pour légiférer en matière sociale, il faut évidemment bien connaître le milieu économique et humain où la loi doit être appliquée. Pour bien connaître ces éléments il ne faut pas ignorer leurs histoire. Maïs dans une situation nouvelle il faut s’inspirer de principes nouveaux et non se conformer aux précédents ni se soumettre à de prétendues règles qui n'existent que dans quelques imaginations.

La conclusion c’est que le socialisme a sa force propre parce qu’il répond aux nécessités actuelles, parce qu’il est la seule issue aux difficultés inextricables où se débat le vieux monde, parce qu'il est l’expression même de la justice à laquelle aspirent les hommes. Et par conséquent il n’a que faire d’un fondement historique et philosophique d’une solidité toujours contestable.

Expliquons bien notre pensée cependant à l'égard de la conception matérialiste de l’histoire : nous l’acceptons à titre de probabilité et sous certaines réserves ; nous reconnaissons qu'elle est exacte en bien des parties ; nous admettons qu’elle pourrait accroître la force de l’idée socialiste en mettant en lumière le fait que l’évolution économique s'exerce dans le sens de sa réalisation. à)

Ce que nous répudions en elle, c’est sa prétention d’enfer- -

mer tout le socialisme dans un cadre historique, et d’exclure de la pensée socialiste, de l’action socialiste, comme entaché d’utopie, tout effort d'organisation positive. Par ce caractère systématiquement négatif, elle a fait perdre au socialisme plus de force, incomparablement plus de force qu’elle ne lui en a apportée. Klle lui a fait manquer son heure au lendemain de la guerre, lorsque ses chances de succès étaient si grandes.

*## Nous avons entendu dire : Marx écrivait à une époque où l’avènement du socialisme paraissait lointain. Il avait peut-être raison, alors, de s’en tenir à montrer qu'il se dégageait peu à peu de l’évolution et à le justifier par une critique du régime capitaliste. Mais Marx n’interdisait pas à ceux qui lui succèderaient d’étendre son œuvre préparatoire dans la voie des études organiques.

Que savons-nous à cet égard? La pensée de Marx est si complexe qu’il y a toujours doute sur son véritable sens. Mais quelle qu’elle ait été, ses partisans l’ont unanimement interprétée dans le sens contraire. Pour un pur marxiste, l’action est enfermée dans le champ délimité par le maître ; en sortir c’est cesser d’être scientifique.

I1 semble bien que cette interprétation soit exacte. Rien ne la contredit et tout la confirme.

A vrai dire les sarcasmes dirigées par Marx dans le Manifeste contre les faiseurs de plans semblent viser uniquement les purs utopistes, étrangers à leur propre milieu et apportant des descriptions imaginatives de la société future pour l’homme tel qu’ils le rêvent et non tel qu’il est ; et aussi les auteurs d'expériences prématurées sur une petite échelle dans le cadre de la société capitaliste et sous sa dépendance .On ne voit pas qu’ils s'adressent à des constructeurs qui, se basant sur les réalités présentes, s’efforcent de montrer des issues pratiques au socialisme pour le jour

où 1l sera politiquement victorieux.

Néanmoins la tendance de l’œuvre marxiste toute £ntière est contraire à l’idée que de tels travaux peuvent présenter le moindre intérêt, et implicitement elle les condamne. |

Dans la conception marxiste, en effet, la pensée et l’action individuelles ne comptent pas ; tout est social ; tout est

æntraîné dans un mouvement de masse. Une classe est en utte avec une autre classe. Chacune n’a qu'un cerveau coË dectif. Dans le fracas du combat, aucune voix isolée ne peut ‘se faire entendre. Les idées, d’ailleurs, sont d’origine soæiale ; elles sont déterminées par la structure de la société. | ist émancipation des ouvriers sera l’œuvre de la classe ou- è wrière elle-même, et non d’un penseur, même génial, qui d “croirait devoir y apporter son concours. L À

D'ailleurs, il semblerait, d’après Marx que le sobre Et me serait pas une dcr mais un mouvement ou même ; ‘simplement l’étnde du mouvement prolétarien. Le Maniteste dit en effet

Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. |

HS ne proclament pas de principes sectaires sur lesquels ils . : voudraient voir modeler le mouvement ouvrier. A

Les propositions théoriques des communistes ne reposent aulklement sur des idées et des principes inventés où découverts par © tel:ow tel réformateur du monde. KA

ŒEllés. re sont que l'expression, en termes généraux, des condi- 0 tions réelles d’une lutte de classe re d'un mouvement his- 4) torique évoluant sous nos yeux. D.

Cette expression, Marx Me selon ses adeptes, impec- ‘cablément et définitivement formulée, il n’y a plus qu’à la faire connaître aux masses. Ce serait une hérésie d'y ajouter quoi que ce fût et ceux qui s’y essayeraient devraient être persuadés d’avance que leurs travaux ne serviraient à rien. Ÿ Ainsi la tendance que révèle le marxisme, étudié dans ses propres (textes, s'accorde bien avec l’interprétation qui a prévalu. Elle restreint la tâche des socialistes à la propagande du matérialisme historique et de la théorie de la plusvalue ‘dans le but de hâter l’organisation de la classe ouvrière, ret leur interdit tout autre effort.

‘C’est surtout en cela que le marxisme est stérilisant et néfaste. La suite de cet ouvrage le fera mieux ressortir.

*F#% Pour que le socialisme trouve, non un simple adjuvant, mais un fondement inébranlable dans une conception de l’histoire, 1l faudrait que cette conception, au lieu d’envisager seulement une partie des faits historiques, ou de les considérer dans leur ensemble, mais sous un angle déter-

“miné, fût vraiment générale, et assez fortement bâtie pour s'imposer comme une évidence, sinon aux adversaires irré- ‘ductibles du socialisme, du moins à tous les esprits impar- MAX :

Il n’en est pas ainsi de la conception matérialiste de l’histoire, édifiée avec des faits vrais, mais non avec tous les faits, et dont Île principe général est par conséquent discutable. Aussi a-t-1l été discuté et rejeté par un certain nombre de socialistes. ;

Le professeur viennois Anton Menger est de ces derniers. Le marxisme lui paraît imbu de métaphysique indémontrable. Il n’est pas vrai, selon lui, que la structure d’une société, et le régime juridique et politique qui la détermine résultent directement de son état économique. Le fondement du régime de la propriété, c’est la force.

La fondation d’un régime de droit nouveau et durable par lexpropriation violente s’est répétée cent fois dans l’histoire, écrit Menger dans l'Etat Socialiste :

Lorsque les Grecs, les Romains et les Germains, après de longues migrations, s installèrent finalement, et plus tard, lorsqu'ils <largirent leurs frontières, ils se heurtèrent partout à des populations déjà domiciliées auxquelles, après la victoire, ils enlevèrent violemment la terre en totalité ou en partie. Le régime de la propriété eut donc, tout au début, pour fondement l’épée victorieuse. Plus tard encore, de grands. bouleversements politiques s’accompagnèrent très fréquemment d’un renversement violent du, régime de la propriété. Je veux rappeler seulement la conquête et le par- S de l’Angleterre par les Normands, la sécularisation des biens

d'Église par la Réformation, les immenses confiscations de biens en Bohême après la bataille de la Montagne Blanche, enfin la con- #iscation des biens d’Eglise et de ceux des émigrés au cours de la Révolution française.

Menger ajoute, pendant la seconde moitié du XIX° siècle, lexpropriation forcée de l’aristocratie polonaise dans quelques régions de la Russie, après l’insurrection de 1863 et celle des Musulmans, dans les états des Balkans après la guerre turco-russe.

Il pourrait y ajouter en outre les spoliations dont sont victimes les indigènes après les conquêtes coloniales, dans les temps modernes aussi bien que dans le passé. La France notamment a usé de ce moyen pour implanter la propriété française en Algérie.

Menger observe qu'à notre époque les grandes fortunes

sont le plus souvent acquises par la spéculation, par l’ex- 4h Ro ploitation de faveurs gouvernementales, bref par la ruse et

non par la violence :

Puisque notre régime de propriété dérive presque exclusivement,

dans son origine, du glaive, on peut supposer a priori qu’il mani-

feste, non pas des préoccupations économiques, mais l’égoisme et la brutalité de Îa guerre et de l’état militaire. Et en effet nous

voyons que les desiderata de la vie économique ne sont nullement

satisfaits par aotre régime de propriété. En particulier ni le droit

des biens de notre époque ni celui des temps passés ne pourvoit.

à ce que les richesses soient réparties entre les citoyens selon leurs besoins ou à ce qu’elles reviennent à celui par le travail économique duquel elles ont été produites.

Cette méconnaissance des facteurs économiques apparaît notamment en ce que, dans notre système juridique, toutes choses sont soumises d’une imanière uniforme à la propriété et aux droits qui en dérivent.

Les plus enthousiastes partisans du matérialisme histo-

rique, dit Menger, ne pourront voir dans ces spoliations en

masse, dont les conséquences se font sentir aujourd’hui même, une conséquence du mode de production ou de quelque autre condition économique.

M. Ch. Andler dans la préface qu’il a écrite en tête de la traduction française du livre de Menger, résume en ces termes la doctrine de ce dernier :

Tout régime de droit, depuis les usages juridiques qui régissent les rapports entre particuliers, jusqu’à la forme politique où se concrètent Îles relations du droit public, ne traduit que l’état des farces en présence. La loi écrite, elle-même, n’est que le traité de paix consenti entre les puissances belligérantes ; et les clauses de cette paix sont précaires puisque l’équilibre des forces est instable. If est tout à fait clair que le régime existant de la propriété a été fondé par Îa ferce. I est le résidu d’une foule de conquêtes. Des exploitations sans nombre ont modifié la répartition des biens atnenés par la guerre ; mais ne l’ont modifiée qu’à l’avantage des forts. Une loi où subsiste presque tout l’esprit de l’ancienne aristocratie de Ia force et du privilège, celle de l'héritage perpétue les biens dans un nombre limité de familles. Le prolétaire mène une existence traquée de bête à qui des ennemis de toute sorte disputent le gîte et la pâture. À la première exigence déplaisante, le patron renvoie l’ouvrier ; le propriétaire l’expulse de sa mai-

son ; la fraude du petit commerçant, l’usure, le guettent sous mille

formes. Un code pénal, qui sanctionne toutes les formes usuelles de l’exploitation, mais punit de peines dures les moindres atteintes à la propriété légale, c’est-à-dire fondée sur la force, consolide le régime établi de spoliation. Cette organisation se défend, comme

elle fonde, par la force. L'institution armée qui sert à la défendre

s'appelle l’Etat ; et l'Etat, présentement, n’a pas encore d’autre but que d’assurer la défense des privilèges existants.

M. Ch. Andler écrit encore :

Menger croit, avec Stammler, qu’une même vie économique comporte divers régimes de droit et diverses formes politiques. L’agriculture primitive n’appelle pas plus nécessairement l’exploitation patronale et esclavagiste de l’époque gréco-romaine qu’elle n’appelle l’exploitation collectiviste et fraternelle des premiers couvents chrétiens. Un régime économique donné peut être profondément troublé par l'intervention d’une force brutale. Il peut être arrêté dans sa transformation par un droit arriéré et une contrainte qui pèse sur lui et lui impose des formes de transaction, de production et de répartition nuisibles. Ce qui met fin à cette contrainte c’est le soulèvement provoqué par la souffrance. Mais ce soulèvement est encore de la force opposée à la force, et les conflits de la force brutale ne font pas partie de la vie économique. Quand ce ne serait que pour cette raison, l'interprétation économique de l’histoire ne suffit pas, dit Menger, pour rendre compte même d’une révolution issue de la détresse matérielle.

Il est bien difficile de contredire l’argumentation d’Anton Menger. En toute sincérité, elle paraît aussi probante que celle de Karl Marx. Laquelle est la bonne?

L'une et l’autre, en ce sens qu’elles contiennent toutes deux une part de la vérité ; ni l’une ni l’autre en ce sens qu'aucune ne la contient entièrement.

Bien qu'Anton Menger ne soit pas personnellement un socialiste révolutionnaire, remarquons que sa théorie est pour le moins aussi révolutionnaire que celle de Marx. En effet s1 c’est la force qui règle tout, les exploités, qui ont pour eux la force numérique, n’ont qu’à s’organiser pour abattre violemment le pouvoir de leurs exploiteurs.

En somme, si les deux théories s’opposent, elles ne s’excluent pas complètement. On peut s’appuyer à la fois sur l’une et sur l’autre. Mais cette seule possibilité suffit pour dépouiller la conception marxiste du caractère suprême, dominateur, qui lui est attribué.

D'ailleurs aux faits historiques de nature non économique cités par Menger, et qui ont exercé une grande influence sur les destinées de l’humanité, on peut en ajouter bien

d’autres. Empruntons en quelques-uns à Benoit Malon (Précis de Socialisme) :

La conquête musulmane eut des origines purement religieuses ; cependant par elle, des montagnes d’Altaï aux confins de l’Afrique

probante. |

nexion passagère du Portugal à l’Espagne par Philippe II, évéme-

‘sociétés.

à Jr Ce ÿ APCE UNE D

occidentale, des populations innombrables et qui remplissaient les deux tiers du monde connu, ou furent détruites, ou durent changer brusquement d’état, de lois et de mœurs. AA ANA

Que si maintenant, de ce fait mondial, nous descendons à des faits simplement nationaux, leur signification ne sera pas moins

La ruine matérielle et le déclin de l'Espagne sont dus initialement à l'expulsion des Maures, fait religieux et, politique ; l’an-

ment exclusivement politique, fait perdre à la noble nation lusitanienne la plus grande part de ses colonies, au profit de l’Am gleterre et de la Hollande, dont commence ainsi la puissance colo . niale.

Un autre fait purement politique, l'annexion passagère de la lav Hollande à la France, fit perdre à la première ses plus belles colo nies. De cette série de faits politiques et religieux est issu l’immense empire colonial de l’Angleterre qui influe si puissamment : sur la direction économique du monde moderne.

Dans l’ordre purement mental, qui déterminera a part qui revient aux trois découvertes : de la boussole, de l'imprimerie, de la poudre à canon, dans la constitution de la société moderne?

Malon aurait pu étendre indéfiniment cette longue série de faits en y ajoutant notamment la ruine de l’empire romain par l'invasion des barbares, les croisades, la guerre de Cent ans, victorieusement terminée par suite de l’illuminisme religieux et patriotique de Jeanne d’Arc, les guerres de religion, celles de Napoléon, dont les conséquences économiques ont été si profondes. À chaque instant on trouve dans l’histoire des faits importants auxquels la lutte de classes est absolument étrangère. 2e que

Après une telle énumération, on peut juger si Karl Marx était fondé à écrire en tête du Manifeste :

L'histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes.

Il n’a vu qu’un côté de l’histoire, celui qui répondait à ses préoccupations, et par conséquent sa conclusion est sans fondement. Il est dérisoire de nous présenter un jugement porté sommairement à la suite d’une étude incomplète comme la loi immuable qui préside aux transformations des

*## Et cela nous ramène à la question déjà posée : A quoi servent, au fond, les théories historiques? ‘quelle influence ont-elles sur la marche des événements? qu’ajoutent-elles à la force des éléments révolutionnaires créés, non

par les iniquités anciennes, mais par les iniquités présentes et les maux qui en résultent?

On peut penser que la confiance dans le succès défimitif d’une cause est pour elle une force morale non négligeable et à ce titre la théorie de Marx, montrant la victoire du prolétariat comme inévitable, est supérieure à celle de Menger, qui ne conclut pas. Mais la conception matérialiste de l’histoire n’est ‘pas seule capable d’inspirer cette confiance. En voici une autre, encore inédite et déjà ébauchée au chapi- LATE premier, qui, avec beaucoup moins de détours, atteint le même but :

L'équilibre, pour toute société, c’est l’ordre. Il y a l’équilibre instable, dans lequel l’ordre, purement artificiel, n’est maintenu que par la compression, et l’équilibre bte dans lequel l’équilibre résulte de ce que tous les éléments sont à leur place naturelle et qu'aucun ne peut exercer de force : perturbatrice.

Or la tendance à l’équilibre est une loi générale. « La loi du monde matériel, c’est l’équilibre », a dit Victor Hugo. C’est aussi la loi du monde intellectuel : « L'équilibre des facultés est, dans l’intelligence humaine, ce qu’est dans le monde Due l’équilibre des forces » a dit Guizot. C’est enfin une loi sociale : « L’humanité atteint son équilibre par l'utile, le beau, le juste et le saint » a dit Proudhon.

On peut mettre la réalisation de l’équilibre social au rang

‘ des certitudes scientifiques. Tout au moins peut-on lui assi-

gner un degré de certitude au moins égal à celui de la prophétie marxiste de l’expropriation des expropriateurs.

Or, dans une société, quelle est la cause permanente du trouble de l’ordre? C’est l’injustice.

L’injustice produit toujours une souffrance, plus ou moins profonde et plus ou moins générale. Et nul ne peut . souffrir sans réagir contre le mal qu’il ressent. Cette réaction peut-être toute intérieure ; elle peut aussi se traduire extérieurement par des PP et par des actes. Mais elle se produit toujours, et avec une intensité proportionnée à celle de l’injustice qui la provoque.

Il est rare que la répétition prolongée d’une protestation énergique contre une injustice n’en amène pas, sinon le re-

dressement complet, du moins l’atténuation. Si ce résultat : n’est pas atteint, le mécontentement grandit et prend une forme active. À un moment, la souffrance arrive à son paroxysme et détermine une révolte. Le plus souvent les révoltes partielles sont étouffées avant de pouvoir s'étendre. Il peut arriver alors, soit que la classe dominante cherche à prévenir des révoltes nouvelles en mettant fin à l'injustice qui avait causé les premières, soit qu’elle persiste à maintenir le statu quo. Dans ce dernier cas le soulèvement éclate de nouveau, s’étend, devient révolution et balaye le régime.

Ainsi tant que des injustices existeront, les sociétés seront en état de trouble perpétuel, et cet état ne cessera que lorsque l’injustice aura disparu, soit par une suite de réformes partielles, librement acceptées par le pouvoir sur les revendications pacifiques des opprimés, soit par une révolution violente.

Un équilibre instable ne pouvant durer indéfiniment, l'équilibre stable devant sans aucun doute être établi un jour, il est certain que le terme final des agitations sociales est l’avènement d’un régime qui exclura pour toujours l’injustice.

Or par définition, ce régime c’est le socialisme. Et si les critiques de nos adversaires se justifiant, le socialisme ne mettait pas fin aux injustices, il ne serait que le prélude d’un régime meilleur qui, lui, atteindrait ce Fu ce qui est la chose importante.

Cette théorie de l’équilibre, si le simple exposé ci-dessus mérite ce nom ambitieux, nous paraît de nature, tout aussi bien que la conception matérialiste de l’histoire, à donner aux victimes de l’organisation sociale actuelle la confiance dans leur victoire finale sans laquelle elles pourraient se décourager.

La théorie de l'équilibre a l’avantage de ne pas rejeter les facteurs moraux et idéalistes, dont le marxisme refuse si maladroitement l'indispensable concours. Sans diminuer la valeur des forces matérielles, elle fonde ses plus confiants espoirs sur la puissance immanente de la justice.

De plus si elle conduit, comme la théorie marxiste, à une sorte de fatalisme historique en montrant la certitude d’un régime meilleur, elle ne glace pas les énergies actives néces-

saires à sa réalisation, en niant l’utilité des efforts individuels. En effet, si elle considère l’avènement du socialisme comme certain, elle ne lui assigne pas une date précise dépendant uniquement d’une évolution dont le processus est réglé d'avance. Elle dit au contraire : plus la réaction contre l’injustice sera vive et générale, plus sa chute sera prochaine. Et par là elle est le plus actif stimulant des énergies.

*#*# Mais encore une fois, quelle que puissent être la valeur et j’utilité d’une théorie, il est absurde d’y enfermer l’action socialiste, de la réduire à l’exposé de considérations historiques ou philosophiques. Sauf ce qui survit de lui, le passé ne peut nous fournir que des forces mortes. C’est le présent qui contient en germe l’avenir. Le socialisme y est à l’état latent. Il est plus important de le dégager et de le faire apparaître au monde que de montrer les racines par lesquelles il se rattache aux siècles révolus.

Insistons-y : le socialisme, éternelle aspiration des opprimés vers la justice, est assez solide par lui-même pour n’avoir pas besoin de support ; et quand cet appui artificiel et inutile qu’on prétend lui donner n’est qu’une interprétation philosophique de l’histoire, c’est-à-dire une théorie beaucoup plus fragile que sa doctrine propre, elle ne peut que lui préjudicier au lieu de le servir.

Quelle que soit la subtilité de l’art par lequel est conduit un raisonnement métaphysique, il ne fait jamais pénétrer dans les esprits la lumière de la certitude. Les argumentations les plus solides en apparence peuvent ‘égarer complètement leurs auteurs. Elles sont donc toujours contestables.

On en trouve une preuve frappante dans le célèbre ou- . vrage de Taine : Les origines de la France contemporaine.

Quoi de plus probant, de plus fortement documenté, de plus rigoureusement enchaîné que son réquisitoire contre la Révolution française? Il s'appuie sans cesse sur des documents exhumés par lui des archives nationales et les groupe en faisceaux à l’impression desquels il est bien difficile de se soustraire. Marx lui-même n’a pas atteint une telle puissance dialectique. Et pourtant Taine a été injuste ; il s’est trompé ; il a examiné l’histoire par le petit bout de

la lorgnette ; les mesquineries de détail lui ont caché la grandeur de l’ensemble. Son jugement sur la Révolution n’est bon qu’à faire la joie de quelques réactionnaires. La | science historique le rejettera. \ De même, la conception marxiste a été Sn par le plus grand nombre des intellectuels. Par malheur, comme on avait eu le tort d’identifer le socialisme avec cette conception, bien qu’elle ne fasse pas corps avec lui, ces intellectuels n’ont pas poussé plus avant l'étude du socialisme ; ils l’ont donc condamné sans le connaître. Il est difficile d’exagérer le tort qui a été causé ainsi à l’idée soctahste.

*#**% En plaçant tout le progrès humain dans l’action des masses et en niant l'efficacité de l’effort individuel, Marx a commis une grande erreur, même à son point de vue matérialiste. S'il est vrai que les transformations économiques déterminent les transformations mentales, ainsi que nous le croyons fermement avec lui, il a oublié que les facteurs principaux des transformations économiques sont d’origine individuelle beaucoup plus que collective.

Ce sont les progrès techniques, les découvertes, les inventions qui amènent des conditions nouvelles de: production. Or ils sont toujours l’œuvre de cerveaux isolés. Pour-. quoi donc la réalisation du socialisme ne serait-elle pas rendue possible et accélérée par de grandes idées émanant d’un esprit supérieur et imprimant à l’action nécessaire des mas-. ses une direction meilleure ?

#*## D'ailleurs, même si l’action des masses est prépondérante ou exclusive, la conception marxiste de l’histoire ne lui apporte aucune force, car elle est inaccessible à la masse et c’est le côté du marxisme sur lequel ses vulgarisateurs insistent le moins. Abandonnant un terrain sur lequel ils sentent bien qu’ils ne seraient pas suivis, ils se bornent ordinairement à montrer l’exploitation dont la classe ouvrière est victime et l’invitent à s’organiser pour y mettre fin. C’est à la justice sociale qu’ils font appel, à l'encontre du marxime doctrinal qui affecte de l’ignorer, et c’est ce langage qui est le mieux compris, car il répond aux préoccupations, à l’intérêt, aux sentiments des auditeurs.

. *## Pour faire ressortir mieux l’inutilité de la conception matérialiste de l’histoire, réduisons à un schéma en forme de charge la structure de la société capitaliste : Dix hommes vivent dans une île de la culture du blé. Mais il n’y a dans l’île qu'un meunier qui, pour moudre leur grain, leur en retient les neuf dixièmes en rémunération de son travail. Les cultivateurs meurent de faim. Ils se concertent pour améliorer leur situation. Vont-ils s’embarrasser de la conception matérialiste de l’histoire pour chercher une solution? Non ; ils se diront : ce meunier nous vole ; nous sommes dix contre un ; forçons-le à accepter une part simplement égale à celle de chacun de nous.

En plus grand, la question sociale ne se pose pas autrement. Il n’y a pour la résoudre qu’à rendre les exploités conscients de leurs droits et de leur force et qu’à déterminer les moyens de mettre fin à l’injustice dont ils sont victimes. Que vient faire là le matérialisme historique?

### L'examen de la doctrine marxiste ne finit pas là. Il faut étudier maintenant son aspect économique qui fait Corps sur bien des points avec le côté historique et philosophique.

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