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mière fois qu'on employait ces vivants piliers? On croit généralement que Siphnos imitait ici le trésor voisin, celui de Cnide, où l’on avait adopté la même ordonnance. Mais la prétendue antériorité du trésor de Cnide ne me paraît reposer que sur une interprétation inadmissible de la dédicace des Cnidiens, sans compter que le modelé de la figure des caryatides du trésor de Cnide, plus Ne et plus expressif, marque un progrès sur celles de Siphnos.
Pour créer ce type de colonne nouveau, l'architecte n'avait eu qu'à adapter au rôle de support un type très commun de la plastique archaïque, à savoir la statue d’une jeune femme richement parée à la manière ionienne ef relevant d’une des mains son chiton traînant.
Comme tout temple ionique, le trésor des LOIS comporte une frise, qui est ici historiée.
On y reconnaît l'enlèvement des filles de Leukippos par les Dioscures, une gigantomachie et une assemblée des dieux ‘assistant à une lutte entre Grecs et Troyens qui se disputent le corps d’un Pen e tué, Euphorbos ou Patrocle. Ta 1
Certes, l’archaïsme de ces sculptures se révèle dans bien des détails : mais malgré certaines raideurs, certaines conventions qui attestent que le sculpteur a encore beaucoup à apprendre, ces reliefs ont des qualités de composition, de vie et de fraîcheur qui les parent d’un charme comparable à celui d’un conte d'Hérodote. C’est, en sculpture, la même aptitude à narrer, que possédaient au plus haut degré les loniens, à intéresser par des détails savoureux, tel cet Héphaistos qui presse alternativement ses outres, les soufflets de sa forge, où rougissent les masses de fer qu’il va lancer contre les Géants, et ce lion de Cybèle qui mord à belles dents l’adversaire de la déesse.
La gigantomachie, thème banal s'il en fut dans la sculpture grecque, est ici traitée avec une science remarquable de la composition. Elle. est savamment équilibrée et il s’en dégage une impression. d’ardente mêlée, de vie intense, qui fait oublier ce que les formes ont encore d’archaïque.
Quant à l’assemblée des dieux, elle trahit peut-être oies de l'artiste dans le domaine de la perspective: incapable encore de figurer les Olympiens rangés en demi-cercle pour assister à la lutte des Grecs et des Troyens, il les a divisés en deux séries dont lune tourne le dos aux combattants. Mais la scène prépare l'avenir: c’est une première ébauche de l’admirable assemblée des dieux qui attendent l’arrivée de la procession des Panathénées, sur la frise du Parthénon.
Le fronton du trésor des Siphniens représente la lutte d’Apollon
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et d'Héraclès qui se disputent le trépied prophétique. Toutes les figures des angles sont en ronde-bosse. Quant à celles du centre, elles sont traitées en bas-relief jusqu’à mi-corps, détail qu'on explique de différentes manières, notamment par le désir de l'artiste de donner plus d'unité au groupe central. En réalité, nous devons avoir affaire ici à une indication de paysage: les personnages principaux se meuvent devant une sorte de longue base ou de terrasse, peut-être celle où se dressait le trépied qu'Héraklès vient d’enlever. La composition est encore mal adaptée à son cadre triangulaire. Au lieu de rayonner du centre vers les angles, elle semble nous conduire vers la droite, direction vers laquelle presque tous les personnages ont l'air de se diriger. D'ailleurs, le style est ici moins souple et plus archaïque. Plusieurs sculpteurs ont dû travailler aux bas-reliefs de l'édifice. Mais les dimensions de ce fronton suffiraient à attester qu’on a eu raison de le rattacher à cet édicule.
En contraste complet avec ce trésor à la grâce fleurie est celui des Athéniens. Il se dresse au premier coude de la voie sacrée. Je dis: se dresse car le monument a pu être entièrement reconstruit. On en a retrouvé presque tous les éléments et l’on a pu déterminer avec certitude la place qu’ils occupaient dans l’ensemble : en effet, les murs, tous d'épaisseur différente, étaient en grande partie recouverts d'inscriptions qui se continuent sur plusieurs assises; de plus, celles-ci sont de hauteur alternante et la position des trous de scellement des crampons de bronze qui unissaient les marbres varie suivant les pierres. Enfin, l'épaisseur des murs diminue à mesure qu’ils montent, raffinement destiné à corriger une erreur d'optique qui les ferait paraître inclinés vers l’extérieur.
Grâce à tous ces indices, le trésor, de style dorique, a pu être remis a peu près dans l’état primitif.
D'après Pausanias, il fut édifié après la victoire de Marathon. Mais cette date est contestée par certains archéologues qui jugent les sculptures antérieures: elles seraient de la fin du VIe siècle. Ces sculptures sont celles des métopes : elles nous racontent les exploits d'Héraciès et de Thésée, l'Héraclès attique.
Ce sont de vivants petits tableaux à deux personnages, dont l'archaïsme encore sensible chez les moins avancés, est compensé par des qualités qui ne sont pas celles de la frise du trésor de Siphnos. Les figures, plus nerveuses, n’ont pas cette mollesse de facture qui nuit aux œuvres ioniennes : l'artiste montre ici un faire plus précis, qui se manifeste tout particulièrement dans les nus, où la musculature est rendue avec un Soin quelque peu exagéré mais méritoire. Et peut-être ces sculptu-
res sont-elles d’un style assez avancé pour qu'on ne révoque pas en doute le témoignage de Pausanias, d’autant plus que le sujet choisi est symbolique: les exploits d’Héraklès et de Thésée évoquaient pour les Grecs les triomphes remportés par eux sur les barbares, triomphes qu'on évitait de représenter directement de crainte d’irriter les dieux jaloux. La métope que nous reproduisons (fig. 6) nous montre Thésée déjà victorieux d’Antiope. La reine des Amazones penche la tête avec la grâce d’une femme qui s’'abandonne : on la croirait déjà amoureuse du bel et vigoureux éphèbe qui l'a vaincue et dont la voilà prisonnière.
En continuant à monter vers le temple, on trouve, à gauche, les soubassements d’un édifice rectangulaire qui était sans doute le salle de réunion de la Boulè de Delphes. Immédiatement à côté se dresse un rocher : c’est du haut de ce rocher que la première sibylle aurait prophétisé. Derrière, s'élevait la colonne des Naxiens et le sanctuaire de Gaia, de la Terre.
Le monument des Naxiens était une colonne ionique de 9 mètres de haut, servant de base à un énorme sphinx, symbole de l’oracle. Ce sphinx, de style encore archaïque, car il date du VIe siècle (avant 550), a été retrouvé. Quoiqu'il y ait quelque maladresse dans la composition de cet être hybride, au corps de chien efflanqué et à tête humaine, l'ensemble est cependant impressionnant: ce monstre nerveux, à la figure mystérieuse et fermée, vrai génie de la mort, semble prêt à bondir sur ceux qui ne devineront point, tel Œdipe, les énigmes de l’avenir. La facture sèche et précise évoque le travail du bronze: l'œuvre semblerait sortie d’une école comme celle de Samos, où l’on travaillait ce métal, plutôt qu'être due à un maître de Naxos, où les sculpteurs employaient le marbre. Mais les caractères de la dédicace et le marbre, sinon le style, sont naxiens. Ce monument fit époque : dans la suite, on prit de plus en plus l'habitude d’ériger les statues sur des bases élevées, telles que colonnes simples ou doubles et supportant une architrave, ou encore piédestaux très hauts, destinés à mettre mieux en valeur des offrandes qui auraient risqué de passer iaaperçues, parmi le peuple de statues grouillant dans une enceinte devenue trop étroite pour les contenir.
Un peu plus haut, sur la voie sacrée s'étend l'aire sacrée ou ‘“‘halôs.” On se réunissait autour de cette place pour assister, tous les huit ans, au drame commémorant la mort du serpent Python tué par le dieu. Les spectateurs s'asseyaient sur les exèdres ou sur les marches d’édifices voisins, tel le portique d'ordre ionique, adossé au mur de soutènement du temple: ce portique avait été édifié par les Athéniens, à la
Suite d’une victoire, soit celle qu'ils remportèrent en 506, sur les Boétiens et les Chalcidiens, soit celle de Salamine.
Nous sommes arrivés au dernier tournant de la voie sacrée, qui monte maintenant droit vers le temple d’Apollon. Après avoir laissé à notre droite le trésor de Corinthe, nous atteignons l'emplacement occupé autrefois par le trépied de Platées. Le monument exaltait la fameuse victoire de 479, qui libéra la Grèce des envahisseurs perses. Trois serpents de bronze enroulés de manière à former comme une colonne torse supportaient un trépied d'or, dîme offerte au dieu de Delphes par les vainqueurs. Le trépied fut, dès le IVe siècle volé par les Phocidiens. Quant aux serpents, ils furent transportés par Constantin à Constantinople : on peut encore les voir aujourd'hui sur la place de l’Atmeïdan, emplacement de l’Hippodrome de Byzance. Et l’on peut lire sur les spires des reptiles, les noms des 31 cités grecques qui participèrent à la victoire, Spartiates et Athéhiens en-tête (fig. 7).
Bien d’autres monuments encore sur lesquels nous ne pouvons insister, Ccommémoraient des victoires de cités grecques, si bien que ces nombreux ex-voto constituaient comme un raccourci des plus vivants d'histoire de la Grèce. Mais à côté des triomphes remportés sur les barbares, combien de souvenirs des luttes fratricides qui ne cessèrent de désoler l'Hellade ef la conduisirent à la perte de son indépendance!
Nous pouvons déboucher maintenant sur la terrasse du temple d'Apollon, terrasse sur laquelle se dressait l'autel et des monuments comme celui de Paul-Émile (fig. 8), consacré après sa victoire sur Persée, en 167, et la haute base triangulaire supportant une réplique de la victoire du sculpteur Paionios, érigée, vers le milieu du V® siècle, à Olympie, par les Messéniens de Naupacte.
Cette terrasse était bordée, au sud, par un mur de soutènement (fig. 9) d'appareil polygonal très particulier : les joints, au lieu d’être rectilignes, se recourbent. Le constructeur n’a pas cherché à éviter les difficultés d'assemblage que présente un tel appareil, voulant assurer plus de solidité à ce mur de plus de 80 mètres de long, qui impressionne par sa masse et par la perfection du travail. Construit dans la seconde moitié du VI° siècle, ce mur était en même temps “comme le principal registre des archives de Delphes. Il est couvert de plus de 700 inscriptions. La plupart sont des acies d’affranchissement d'esclaves. Ces esclaves étaient censés être vendus à Apollon. Mais les prêtres remettaient au maître le prix de cette vente fictive,. c’est-à-dire la pécule amassé par l’esclave pour se libérer.
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Du temple lui-même, il ne reste plus guère que les substructions: ce sont celles de l'édifice reconstruit entre 369 et 329, à la suite du tremblement de terre de 373 qui avait détruit le temple édifié au VIe siècle, après 548, par les Alcméonides d'Athènes. C’étaient des entrepreneurs qui, pour se concilier l’oracle, avaient dépassé 1es exigences des devis : au lieu de tuf, ils employèrent, pour la façade et le péristyle, une matière plus coûteuse, le marbre de Paros. Ce temple du VIe siècle avait, nous dit-on, coûté 300 talents (1.800.000 francs or), fournis par une souscription internationale à laquelle avaient largement participé Crésus et le pharaon Amasis. Grâce aux fragments retrouvés, nous savons que le fronton. principal représentait Apollon, Lèto et Artémis montés Sur un quadrige vu de face, qui occupait le centre de la composition. Le quadrige était encadré par deux héros tenant les rênes, et par les Muses. Il subsiste aussi un des groupes d'angle, un lion dévorant un cervidé (fig. 10).
Ce temple des Alcméonides n'était d’ailleurs pas le premier de ceux qui s’élevèrent à cet endroit. Lorsqu'il fut édifié, un incendie venait de détruire une construction plus ancienne, œuvre, nous dit-on, d’Agamédès et de Trophonios.
Quant au temple du IV® siècle, il n’est pas aisé d'en reconstituer le plan avec exactitude.
Ce temple, d'ordre dorique, était périptère et hexastyle, c'est-à-dire, plus exactement, qu'il avait six colonnes de façade et quinze sur les longs côtés. Il était en calcaire et en tu.
Lorsqu'on avait pénétré dans le péristyle, on entrait dans le pronaos: il avait deux colonnes entre les antes. Sur les murs étaient, gravées des devises comme yv@ôt ouvtév et pnjdèv dyuv.
Du pronaos, on passait dans la “cella,” pièce principale de tout temple. Ici, elle était divisée en trois nefs par deux rangs de colonnes ioniques. Au centre était l’adyton souterrain, accessible seulement à la Pythie et à ceux qui avaient mission de recüeillir ses paroles. C'est là que se trouvait le trépied de la Pythie et l'omphalos. Dans une salle voisine de l’adyton, les consultants attendaient la réponse du dieu. Enfin, derrière la cella se dressait, comme dans la plupart des temples, l’opisthodome, répétition du pronaos.
Encore une fois, la fouille n'a pas satisfait notre curiosité surtout en ce qui concerne l’adyton souterrain: il n’en reste rien pas même la fissure d’où sortaient les vapeurs prétendument inspiratrices de la Pythie. Les païens auraient-ils systématiquement détruit tout ce qui aurait permis de pénétrer les secrets de l’oracle ? Ou bien sont-ce les chrétiens
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qui ont voulu faire disparaître jusqu'aux dernières traces d’un lieu abhorré? Il est permis de le supposer bien que l’on ne pee fournir aucune preuve de ces hypothèses.
Les frontons étaient ornés de sculptures, œuvres de maîtres athéniens. Il n’en a rien été retrouvé. Mais nous savons par Pausanias qu’on voyait, au-dessus de l'entrée, Apollon, Léto, Artémis et le coucher d’Hélios. Du côté opposé, le fronton était réservé à Dionysos et aux Thyiades.
Sur l’architrave étaient fixés des boucliers pris aux Perses à Platées, et plus tard aux Gaulois.
La catastrophe qui détruisit le temple, en 373, obligea aussi à construire, au nord, un mur appelé “ischégaon.” ou soutènement. Derrière ce mur, on remblaya de manière à faire disparaître les blocs de rocher tombés des roches Phédriades et les débris des monuments renversés par eux. Et la terrasse du temple, qui avait primitivement plus de 12 mètres au nord, fut réduite à un étroit passage de 5 mètres environ.
C’est à cette catastrophe que nous devons la découverte d’un des plus beaux bronzes antiques et d’une des offrandes les plus pittoresques de Delphes. Le bronze et les restes de ce monument ont en effet été découverts dans le remblai soutenu par l’ischégaon, où ils avaient été enfouis.
Le bronze est la statue aujourd’hui universellement connue sous le nom de l'aurige, c’est-à-dire le cocher (fig. 11 et 12).
Cette statue appartenait à un groupe représentant un quadrige conduit par son cocher faisant après sa victoire, un dernier tour de piste, en compagnie du propriétaire des chevaux.
Bien que la base et son inscription soient en partie conservées, on n'est pas parvenu à déterminer d’une manière absolument certaine quelle victoire célébrait ce quadrige. D’après l'hypothèse la plus plausible, cette victoire serait celle qu'avait remportée aux jeux Pythiques de 486, Gélon, tyran de Géla et de Syracuse. Mais le monument n'aurait été consacré qu'après sa mort, en 478, par son frère Polyzalos.
L'inscription est susceptible d’une autre restitution peu probable : le vainqueur n'aurait pas été Gélon mais Arcésilas IV de Cyrène, dont le cocher Battos avait été victorieux aux jeux Pythiques de 466.
Ce qui est sûr, c’est que la statue de Delphes appartient à la période de transition où la sculpture achève de se débarrasser des dernières entraves de l’archaïsme.
L’attitude pourrait être plus un peu souple. Peut-être l'union
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entre la draperie et le corps n’est-elle-pas assez intime. Le menton paraît un peu trop fort et les paupières sont encore trop accusées. La chevelure manque de volume, les boucles en sont un peu trop symétriques. Les bouts de la bandelette, signe de la victoire, tombent par derrière avec quelque timidité.
Mais, à côté de ces restes d’un archaïsme sur son déclin, quelle maîtrise dans le modelé des bras, d’une élastique fermeté, des pieds traités avec une vérité si simple qu'ils ont l'air d’être moulés d’après nature ! Quelle vie intense dans ce visage cependant si calme et redevenu impassible après la tension d’une course ardemment disputée !
Considérée en elle-même, la draperie témoigne d’une variété sans recherche, avec ses petites fronces sur les bras, ses plis qui retombent mollement au-dessus de la ceinture, en contraste avec les plis verticaux et parallèles, plus profonds, de la partie inférieure du chiton, qui évoque la sévère beauté des cannelures de la colonne dorique. De l’ensemble, il rayonne une impression de beauté simple et calme, d’un art plein de fraîcheur, de jeunesse et de sincérité.
On voudrait mettre un nom d'artiste sur cette œuvre d’une force sûre quoique bridée: si c’est le portrait de Battos, on ne peut l’attribuer, d’après Pausanias, qu’à Amphion de Cnossos. Si c’est le cocher de Gélon, l’œuvre pourrait être du fameux Pythagoras de Rhègion, bien que cette hypothèse ne repose sur aucun texte. On songerait plutôt à un de ces maîtres de l’école d'Égine, qui excellaient, à cette époque, dans la technique du bronze.
Quant au monument dont les restes ont été découverts dans le remblai de l’ischégaon, c’est celui qu’on appelle communément la colonne des danseuses. Elle se dressait juste à l’endroit où la voie sacrée debouchaïit sur la terrasse du temple.
C'était une colonne cannelée de 8 mètres 80 de haut, composée de cinq tambours. Elle émergeait de feuilles allernativement semblables à celles de l’acanthe et d’une plante qui ressemble, a-t-on dit, à la mandragore. D’autres feuilles naissent entre chaque tambour ou forment, au sommet, une espèce de chapiteau apparenté au corinthien. Cette colonne servait de support à un groupe de trois danseuses adossées à une sorte de fleuron végétal. Vêtues d’un court chiton, elles relèvent la main droite à hauteur de la tête coiffée du calathos, en forme de corbeille de roseaux, tandis que le bras gauche, abaissé, retient le bout de la tunique diaphane, toute ruisselante de plis menus qui accusent les formes sans les altérer. Cette charmante triade supportait un trépied, le bassin reposant sur les têtes, les pieds sur les volutes du chapiteau (fig. 13).
Ce pittoresque ensemble a-reçu plusieurs explications dont aucune ue satisfait pleinement. Il faut immédiatement rejeter l'hypothèse suivant laquelle ce monument serait la colonne de silphium, plante utilisée comme médicament et comme condiment et cultivée en Cyrénaïque, colonne dédiée à Delphes par les Ampéliotes de Cyrène, au Ve siècle. Nous savons, en effet, que cette colonne avait été volée par les Phocidiens : elle devait donc être non de marbre mais d’une matière précieuse et ne se trouvait, en tout cas plus à Delphes. D’autres estiment que cette coloune d’acanthe serait le symbole de la ville d’Acanthos, en Chalcidique. Mais cette hypothèse ne peut revendiquer pour elle aucun texte, sans compter que les monnaies de cette colonie d’Andros, n'ont pas pour armes parlantes la plante qui orne le support de nos danseuses. Nous ne croyons pas non plus que cette colonne aurait été érigée en 400, avec le butin fait sur l’Élide par le roi de Sparte Agis. L’hypothèse suppose que la dédicace de ce roi, mentionnée par Plutarque, était celle de la colonne, ce que rien ne prouve, et elle n’explique pas la forme très originale du monument. C’est guère une idée toute moderne de s'imaginer que les anciens ont pu se servir d’un groupe de danseuses pour commémorer une victoire remportée non dans un concours mais à la guerre. On n’en pourrait guère citer d’exemple. Même s'il était sûr que ces danseuses sont des Lacédémoniennes dansant, on ne saurait les considérer comme les armes parlantes de Sparte: les monnaies n’autorisent pas cette explication. Il est tout aussi douteux que nos danseuses sont comme une réplique des Zacaenae saltantes du sculpteur Callimaque ; il travaillait, il est vrai, à la fin du Vesiècle mais on a proposé, avec autant de vraisemblance, de retrouver ses danseuses dans des figures toutes différentes, du moins d’attitude. D'ailleurs, si même cette hypothèse était plausible, elle ne présente aucun caractère de certitude et ne nous dispense pas d’en chercher une autre.
L’explication la plus raisonnable est encore celle qui identifie ces danseuses avec des Thyiades, nom que les Bacchantes portaient à Delphes. Elles danseraient ici en l'honneur d’Apollon et le monument aurait pu être érigé à la suite d’une victoire remportée par les Delphiens, avec un chœur de leurs danseuses.
__ Mais j'avoue que cette explication ne satisfait qu’à demi. Elle m'explique pas pourquoi ce groupe de danseuses à été érigé sur une colonne et surtout sur une colonne d’un type aussi particulier. Elle n'explique pas non plus suffisamment le style nettement ionique d’un monument qui émanerait d’un milieu dorique comme Delphes. Ce qui est
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ionique ici, ce n’est pas seulement le pittoresque de l’ensemble: c'est aussi le style des figures qui les rapproche de sculptures comme les Néréides de Xanthos où la Victoire de Paionios, par exemple.
Je me permets donc de proposer une autre explication (‘). D'après uu texte trop oublié de Magnésie du Méandre, cette cité aurait envoyé consulter l’oracle au sujet d’une image de Dionysos trouvée dans un platane brisé par un ouragan. L’oracle aurait ordonné d’aller chercher à Thèbes trois Ménades et de fonder trois thiases de Bacchos. L’inscription paraît dater du premier siècle de notre ère mais elle dit clairement qu'elle renouvelle le texte d’un oracle plus ancien.
Je suppose que c’est à la suite de cet oracle que les Magnésiens érigèrent la colonne des Ménades ou Thyiades, comme on les appelait non seulement à Delphes mais aussi dans la région voisine. Ces Ménades seraient Baubô, Koskô et Théttalè, noms que leur donne l'inscription précitée. La colonne ornée de feuilles rappellerait le tronc d'arbre où fut trouvée l’image de Dionysos qui motiva la consultation de l'oracle. Et c’est en souvenir de cette consultation que le monument aurait été érigé dans l’enceinte de Delphes où le culte de Dionysos était intimement lié à celui d’Apollon.
Notre hypothèse ne s'appuie pas seulement sur un texte mais aussi sur un monument archéologique bien connu. Deux colonnes d’acanthe surmontées de trépieds ornent le fond de la chasse de Darius représentée en relief sur un vase signé de Xénophantos, au Musée de l'Ermitage. C’est le seul exemple antique de colonnes de ce genre qu'on puisse dater approximativement : il est de la fin du Ve siècle ou du début du IVe. Un autre exemple nous est fourni par une colonne de l’église de Sainte-Praxède, à Rome; elle, provient d’un édifice antique d'époque incertaine.
Si Xénophantos s’est exceptionnellement servi de ce type de colonne, qu'on ne verra plus reparaître dans la suite, c’est, sans doute qu'il était nouveau de son temps. Et s’il l’a utilisé dans la chasse de Darius, c'est évidemment pour accentuer la couleur locale d’une scène qui se passe en Asie mineure, couleur locale qui se marque dans les costumes orientaux et aussi dans le palmier qui se dresse entre les deux colonnes d’acanthe.
() Nous nous réservons de développer ailleurs l'hypothèse que nous nous bornons à résumer ici. Pour l'inscription de Magnésie, cf. Inschriften von Magnesia, No. 215.
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Il en faut déduire que ce type de colonne votive, surmontée d'un trépied, a dû naître en Asie mineure, sans doute chez les loniens, toujours inventifs. Et les Magnésiens auront transporté à Delphes, vers la fin du Ve ou le début du IVe siècle, un genre de support d’offrande en faveur dans la région où ils habitaient.
Si l’on objecte à mon hypothèse qu’on attendrait un tronc de platane plutôt qu’une colonne d’acanthe, s’il s’agit bien d’une offrande des Magnésiens, je répondrai que la colonne de Delphes n’est pas uniquement ornée d’acanthe : n’a-t-on pas voulu y reconnaître déjà une autre plante, le silphium ou la mandragore ? De plus, un botaniste récemment consulté par l’auteur du dernier grand ouvrage d'ensemble sur Delphes a déclaré ne pouvoir identifier avec certitude les feuilles litigieuses. Elles sont fort stylisées et l’artiste semble avoir eu surtout l'intention de donner un caractère végétal, différent de celui de l’acanthe, au support de ses Thyiades. Et c’est le trépied, cher à Dionysos, qui rappellerait que le monument a été érigé à la suite de la découverte de son image dans le tronc du platane.
Pour en terminer avec les monuments de l’enceinte delphique, il nous reste à dire un mot de quelques édifices importants situés dans la partie supérieure du péribole.
À l'angle nord-ouest du temple, on a mis au jour les restes d'une exèdre rectangulaire de 14 mètres de long. C’est elle qui abritait la chasse d'Alexandre, ainsi qu'à permis de l’affirmer une épigramme gravée sur le mur de fond. Vers 320, Cratère qui avait sauvé la vie de son ami Alexandre le Grand, pendant une chasse au lion, près de Suse, avait commémoré cet événement en consacrant à Delphes, dans cette exèdre, un groupe de bronze, œuvre de Lysippe et de Léocharès. On y voyait le roi aux prises avec un lion, tandis que Cratère accourait avec ses chiens pour le sauver des griffes du fauve.
Juste au-dessus de la chasse d’Alexandre, dans l'angle nordouest de l’enceinte, on construisit, à la fin du IVe siècle, au plus--tôt, un théâtre (fig. 14). N’insistons pas sur cet édifice qui présente le plan ordinaire, bien connu, des théâtres grecs. Celui de Delphes était lun des mieux situés: du haut des gradins, on a une vue admirable sur tout le site delphique. Le fait qu'il fut édifié dans l'enceinte même atteste l’étroite union qui existait entre Apollon et le dieu des représentations dramatiques et des concours lyriques.
Si nous nous transportons maintenant du côté opposé de l’enceinte, nous rencontrons, un peu plus haut que l'angle nord-est du temple, la base de l’ex-voto de Daochos. C'était un Thessalien de
Pharsale qui avait érigé, au IV® siècle, sa statue et celle de huit de ses ancêtres ou de ses parents. SIx de ces statues ont été retrouvées. La mieux conservée est celle d'Hagias (fig. 15), athlète plusieurs fois vainqueur dans les concours panhelléniques. Beaucoup estiment que c’est une copie du bronze de Lysippe que Daochos avait fait ériger à Pharsale même. Mais c’est plus que douteux. Outre que le style de la figure n'est pas celui des statues dont on peut avec probabilité attribuer l'original à Lysippe, le modelé du torse est souvent trop peu expressif pour qu'on puisse y reconnaître une copie d’une œuvre de l'artiste aussi consciencieux que génial que le fut le célèbre bronzier de Sicyone.
En tout cas, ce n’était pas par hasard que l'ex-voto de Daochos se dressait près du sanctuaire du héros thessalien Néoptolème, fils d'Achille, qui aurait été tué et inhumé à Delphes.
Enfin, tout en haut de l’enceinte, contre le mur nord, on a mis au jour les restes de la Lesché des Cnidiens. C'était un édifice rectangulaire de 18m. 70 de long su 9m. 53 de large, qui servait de lieu de réunion aux gens de Cnide. C'était une sorte de cour entourée de portiques dont le toit reposait sur 8 piliers de bois. Construit vers le milieu du Ve siècle, l’édifice devait sa célébrité aux peintures qui décoraient les murs de fond des portiques. C’étaient des fresques peintes par le célèbre Polygnote. Elles représentaient Troie prise par les Grecs qui se préparaient à rentrer dans leur pays, lévocation des âmes par Ulysse. Il n'en reste aucun vestige. Mais les archéologues se sont évertués à en tenter une reconstitution en utilisant les peintures de vases qui s’en inspirèrent et les descriptions que Pausanias nous en a laissées.
Pour achever de donner une faible idée des richesses exhumées du sol sacré de Delphes, il faudrait ajouter qu'on y a retrouvé pas mal de statues (fig. 16) où de débris de statues et des milliers de textes qui enrichissent considérablement notre connaissance du passé de l’'Hellade.
Parmi ces statues, signalons surtout les deux prétendus Apollons archaïques du début du VI: siècle, d’allure encore.si égyptienne, œuvres de l’Argien Polymèdès (?) (fig. 17), que l’on a récemment identifiés, en toute certitude, avec Cléobis et Biton. D’après Hérodote, qui nous raconte leur histoire, leurs statues se dressaient dans l'enceinte delphique. L'inscription des bases, aujourd’hui complètement déchiffrée, rappelle en partie cette histoire. Ces deux athlètes avaient pour mère une prêtresse d'Héra, à Argos. Un jour qu’elle devait offrir un sacrifice, à une
heure déterminée, dans l'Héraion situé à 45 stades de la ville, ou environ 8 kilomètres, les attelages se faisaient attendre. Pour éviter à leur mère d'arriver en retard, Cléobis et Biton s’attelèrent à son char. La mère put accomplir le sacrifice au moment prescrit et elle demanda à la déesse d'accorder à d’aussi bons fils la récompense qu’ils méritaient. Is s’endormirent pour ne plus se réveiller. . .. Doux trépas qu’enviaient encore les athéniens de l’Empire, suivant une épigramme trop oubliée.
Parmi les inscriptions découvertes à Delphes, la plus connue est sans contredit l’hymne à Apollon, dont la musique a pu être reconstituée, grâce aux écrits des théoriciens antiques et aux notations musicales gravées dans les interlignes. Cette musique homophone des voix qui chantaient à l’unisson l’hymne sacré, nous déroute un peu, nous qui sommes habitués à de plus savantes mélodies. Mais sa simplicité, qui évoque celle du chant grégorien, est d'accord avec celle de l’art grec qui n’a jamais cherché ses effets dans Ja complication laborieuse et l'originalité à tout prix.
Il n'y a pas que l'enceinte d’Apollon qui soit intéressante, à Delphes. Bien d’autre monuments de la ville antique ont été découverts dans les environs immédiats du sanctuaire. Ainsi, au nord-ouest du théâtre, on a déblayé le stade de près de 180 mètres de long, construit aux frais d'Hérode Atticus ; s’il était en marbre pentélique au lieu d’être en calcaire, ce stade pourrait rivaliser avec celui dont le richissime Athénien dota également sa ville natale.
À 500 où 600 mètres environ du sanctuaire, dans la direction du sud-est, on a dégagé une sorte d’annexe du temple, au lieu dit “Marmaria”.
Dans l'enceinte d'environ 120 mètres de long, on a retrouvé les restes de plusieurs édifices dont deux temples doriques d'Athéna Pronaïa, c'est-à-dire d’Athéna qui est devant le temple, le temple principal, celui d’Apollon. Si Athéna avait ici deux temples c’est que le plus aucien, édifié au VI® siècle, avait été détruit par des rochers tombés des Phédriades et ne fut pas reconstruit, du moins à cet endroit. On édifia, au IVe siècle, une nouvelle demeure à la déesse, plus à l’ouest, dans un endroit moins exposé aux caprices des éboulements.
Dans la même enceinte, on remarque deux trésors l’un ionique, l’autre dorique. Le premier était, semble-t-il, celui des Grecs de Marseille ou de Phocée.
Mais l'édifice sans contredit le plus intéressant de Marmaria est la “tholos” circulaire entourée d’une colonnade d'ordre dorique. C'est, de tous les monuments de ce plan, le plus remarquable que nous connaissions. I] fut ‘édifié vers la fin du Ve siècle ou le début du IVe,