CHAPITRE PREMIER i
En 1782, Mme de Sabran fut très souffrante, et la faculté lui conseilla impérieusement les eaux de Spa. Bien qu'il lui en coûtât beaucoup de quitter ses enfants, elle se décida : « Il y a si longtemps que je souffre, écrit-elle avec lassitude, que je n'ai plus le courage de souffrir, et qu'il faut vivre ou mourir » ; et elle partit.
Elle devait retrouver à Spa son amie très chère, Mme Buller : « C'est la plus aimable femme qui soit sur la terre, écrivait-elle à Boufiflers; elle a la seconde place dans mon cœur, c'est-à-dire celle que tu veux bien lui laisser. »
Spa était la grande station thermale du dix-huitième siècle; on y venait de tous les coins de l'Europe, la société la plus élégante et la plus choisie s'y donnait rendez-vous ; c'était une raison pour qu'on y rencontrât également tous les aventuriers du monde. Le prince de Ligne, avec sa verve coutumière, a laissé de la célèbre ville d'eaux une bien jolie description :
« J'arrive dans une grande salle où je vois des manchots faire les beaux bras, des boiteux faire la belle jambe; des noms, des titres et des visages ridicules; des animaux amphibies de l'Eglise et du monde sauter ou courir une course anglaise. Des milords hypocondres se promenaient tristement, des filles de Paris entraient avec grands éclats de rire, pour qu'on les croie aimables et à leur aise, et espérant par là le devenir, des jeunes gens de tous les pays se croyant et faisant les Anglais, parlant les dents serrées et mis en
palefreniers, cheveux ronds, noirs et crasseux, et deux barbes de juifs qui enferment de sales oreilles.
« Des évêques français avec leurs nièces, un accoucheur avec l'ordre de Saint-Michel, un dentiste avec celui de l'Eperon; des maîtres à danser ou à chanter avec des uniformes de majors russes; des Italiens avec celui de colonels au service de Pologne, promenant de jeunes ours de ce pays-là; des Hollandais cherchant dans les gazettes le cours du change; trente soi-disant chevaliers de Malte, des cordons de toutes les couleurs de droite et de gauche, et à la boutonnière des plaques de toutes les formes et orrandeurs et des deux côtés ; de vieilles duchesses revenant de la promenade avec de grands bâtons à la Vendôme, et trois doigts de blanc et de rouge; quelques marquises faisant des parolis de campagne; des visages atroces et soupçonneux au milieu d'une montagne de ducats, dévorant tout ceux qu'on mettait en tremblant sur un grand tapis vert.
« Deux ou trois Électeurs habillés en chasseurs, petits galons d'or et couteau de chasse; quelques princes incognito, qui ne feraient pas plus d'effet sous leurs vrais noms ; quelques vieux généraux et officiers retirés pour des blessures qu'ils n'ont jamais eues; quelques princesses russes avec leurs médecins, et palatines ou castillanes avec leurs jeunes- aumôniers.
« Les Américains, les bourgmestres de tous les environs, les échappés de toutes les prisons de l'Europe, les charlatans de tous les genres, les aventuriers de