CHAPITRE PREMIER
toutes les espèces, les abbés de tous les pays; vingt malades qui dansent comme des perdus pour leur santé; quarante amants (ou qui font semblant de l'être) suant et s'agitant, et soixante valseuses avec plus ou moins de beauté et d'innocence, d'adresse et de coquetterie, de modestie et de volupté. Cela s'appelle un déjeuner dansant. »
On peut supposer par cette brillante description ce qu'était la société de Spa à cette époque.
Mais Mme de Sabran vivait fort retirée avec Mme BuUer et quelques amies intimes et elle n'avait que peu à souffrir de l'étrange cohue des baigneurs et des joueurs.
Au bout de peu de temps, son état s'était sensiblement amélioré, elle allait même si bien qu'elle commit une imprudence involontaire, qui faillit tout compromettre. Laissons-la raconter elle-même sa mésaventure au chevalier :
« Depuis deux jours je suis dans mon lit avec de la fièvre, j'en serai quitte pour un gros rhume que je dois à la princesse d'Orange qui m'a fait l'honneur, je ne sais par quelle fantaisie, de me choisir entre mille pour l'accompagner dans une promenade à cheval qu'elle a toujours faite au grand galop par un soleil épouvantable et par un vent abominable; j'en suis revenue à demi morte de fatigue, toussant, ayant les côtes et les reins rompus, maudissant toutes les princesses de la terre, qui ne font jamais rien comme les autres. »
Quelques jours de repos suffirent pour effacer ce
i6 MARQUISE DE CUSTINE
fâcheux incident, et Mme de Sabran, ravie de son rétablissement, écrivait :
« Si je n'avais pas des enfants et un mari dans le monde, je ne voudrais plus sortir d'ici : je m'y plais, je m'y porte bien, et je passe ma vie dans une société très agréable qui ne me fatigue plus, ce qui est une grande preuve de guérison. Je passe une partie du jour dans les bois et sur les montagnes : sans le rhume que je viens d'avoir, je devenais grasse à faire peur. »
Elle se trouvait si bien, si reposée, qu'elle se décida à faire venir ses enfants, qui, eux aussi, ne pouvaient que profiter d'une cure d'air dans ce beau pays. Mais^ hélas! la joie qu'elle attendait du revoir se changea en une pénible surprise.
Elle écrit à Boufflers :
« J'ai trouvé Elzéar maigri, grandi et enlaidi. Pour ma Delphine, elle est si prodigieusement engraissée et grossie, que tu ne la reconnaîtrais plus; c'est un diminutif de la jeune princesse de Rochefort. Cela lui sied mal et, pour dire vrai, je l'ai trouvée fort enlaidie; sa taille a perdu toute son élégance. Enfin tout cela est horrible. »
Pendant son séjour à Spa, Mme de Sabran s'était particulièrement liée avec la princesse Charles de Ligne dont le mari était l'intime ami du chevalier de Boufflers. La princesse avait aimablement insisté pour qu'elle vînt lui faire une visite au château de Bel-Œil (i)
(i) Magnifique résidence que le prince de Ligne possédait entre Mons et Tournai.