‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 100 sur 310 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

« Je ne peux malheureusement vous faire aucun détail. Vous saurez seulement que le malheureux Armand est toujours dans le même lieu, et que j'ignore encore quelle puissance divine pourra l'en tirer.

« Vous savez par la voix publique la vie que je mène depuis cinq semaines. Elle fera une hère époque dans ma vie! Oh! quelle affreuse position! Plaignez votre malheureuse Delphine... Vous ne pouvez vous faire une idée de tout ce qu'elle a eu à essuyer et de tout ce qu'elle a éprouvé depuis cinq semaines. C'est un supplice pour moi de ne pouvoir vous en parler en détails... mais n'importe, pour que mes lettres vous parviennent, il ne faut vous parler que de moi.

« Je pense qu^il n'y aura pas de cœur assez barbare pour supprimer celle-ci; c'est de mes nouvelles seulement que je viens vous donner... Mon cœur se serre à la pensée qu'elle sera peut-être interceptée comme tant d'autres, que votre inquiétude sera à son comble! J'implore la pitié de celui qui ouvrira cette lettre, je le prie de consulter son cœur, de faire un retour sur lui-même, et de se mettre un moment à ma place, de se figurer qu'il est à trois cents lieues de sa mère; son cœur s'attendrira, il recachettera ma lettre, il la laissera partir; voilà mon espoir, ma bonne et tendre mère.

« J'ai reçu de vos nouvelles il y a un mois! Pour vous peindre mon affreuse position, je vous dirai (jue j'ai eu votre lettre huit jours dans ma poche, sans avoir le temps et encore moins la disposition d'âme à pouvoir la lire. Je crois que cela seul peint bien l'excès du

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malheur où je suis tombée depuis mon retour ici...

a Je fais des vœux pour que nous puissions sortir de Paris, et aller habiter un petit coin de la Normandie bien désert, où nous tâcherons de nous faire oublier et d'alléger, s'il est possible, le poids de nos malheurs...

« Oh ! soyez souvent près de moi, ma bonne mère ! Plaignez notre malheureuse destinée. Plaignez vos malheureux enfants ! »

Mme de Custine avait reçu de son frère une lettre où il la comblait d'éloges sur sa conduite. Elle le remercie, mais se défend d'avoir fait autre chose que son devoir et elle le dit très simplement :

<( 7 septembre 1793.

« Tu t'enthousiasmes beaucoup sur moi, mon pauvre ami, et réellement ma conduite est bien simple. Elle est celle de tout cœur honnête, et j'aurais été indigne de ton intérêt si elle avait pu être autrement. Mais que serait-ce donc si tu savais les détails de tout cela ! C'est alors que tu te récrierais en éloges sur la pauvre Delphine ! Va, mon ami, je n'en mérite aucun. J'ai satisfait mon cœur, voilà ma récompense. Mais à quelle école n'ai-je pas été! Que ces grands événements forment et vieillissent! Ma raison a gagné dix ans! Et la peureuse Delphine, qui est devenue brave, et qui n'a peur de rien ! Que dis-tu d'une pareille métamorphose? C'est l'ouvrage du vrai danger.

« Hélas! nous ne sommes pas au bout de nos malheurs. Ton pauvre frère est toujours au même

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