CHAPITRE XIII
endroit, et il y a moins d'espoir que jamais de l'en tirer. Sa santé est dans un dépérissement affreux. Notre fortune est au fond de l'eau, et celle de tous nos amis aussi. Je ne sais réellement pas comment nous ferons. Voilà notre position. Encore si on prévoyait un terme, si, dans le lointain, je pouvais voir le moment de notre réunion!... Ah! mon ami, comme ma chambre est triste! Seule toute la journée je ne vis que de souvenirs, d'un peu d'espérance... mais si peu ! »
Delphine parle avec assez d'amertume de sa bellesœur, Adélaïde de Dreux-Brézé, que les plus pressantes sollicitations n'ont pu décider à venir auprès de son père :
« Sa dévotion, dit-elle, lui a persuadé qu'elle se devait à son mari et à son enfant (car elle est grosse) plus qu'à son père, ce qui fait que pendant toute notre malheureuse affaire, elle est restée tranquillement à la campagne, et malgré la tournure affreuse qu'elle a prise, malgré mes sollicitations pour qu'elle vienne au moins embrasser son malheureux père, rien n'a pu l'y déterminer; elle n'a pas cru pouvoir s'exposer à la peur, car ce n'était pas au danger. »
Dans son malheur, Mme de Custine avait appris à connaître à leur juste valeur les affections du monde; de tous ses amis, bien peu lui étaient restés fidèles; presque tous avaient fui celle à laquelle on ne pouvait, sans se compromettre, témoigner quelque intérêt. Un seul lui était resté immuablement attaché, l'avait soutenue dans ses épreuves, et, au risque de sa vie, l'avait
i82 MARQUISE DE CUSTINE
chaque jour accompagnée jusqu'à la porte du tribunal pour la défendre. C'était M. de Chaumont- Quitry.
Mais comme ce n'était que trop probable, il fut victime de son attachement pour elle et de son dévouement par trop ostensible. Dénoncé, il fut arrêté et jeté en prison, bien qu'il fût un très chaud partisan de la Révolution. Avec lui, Delphine perdait le seul appui qui lui restait. Elle raconte mélancoliquement à son frère cette nouvelle épreuve :
« Un être consolateur venait charmer ma solitude : c'est le seul qui ait surnagé au torrent. Je l'ai trouvé au milieu de mes infortunes... Son intérêt pour nous lui a été funeste... Hélas! il est depuis deux jours dans un lieu comme celui où est Armand, et encore pas dans le même, ainsi m'en voilà privée; c'était un ami, un véritable; si tous ces événements nous en ont fait perdre de faux, au moins avons-nous acquis celui-là; nous l'appellerons Vami du malheur.
« Mes amis, ou plutôt ceux qui en avaient escroqué le nom, nous ont tourné le dos, personne n'ose venir seulement à notre porte... notre nom les fait fuir à cent lieues, de peur d'être compromis seulement pour l'avoir entendu. Oh! de ce côté l'abandon est total. Tu sais comme j'étais disposée à la misanthropie, juge à présent! Je voudrais habiter une contrée sauvage !
« Quant à la femme dont tu me parles, Mme de V ..., elle a été une des premières à me tourner le dos. La /w/-
CHAPITRli XIII 183
volitc (i) a été assez bien, le Sigisbée parfait; le reste horrible ! Mais tâchons d'oublier d'aussi sombres souvenirs.
« Il faut que je te fasse toutes mes recommandations ; d'abord, n'écris plus au fils, cela est essentiel, et puis écris bien en abrégé les noms des personnes que tu nommes. Retiens cela, je te prie.
« Mille choses au voisin, tu ne m'en parles pas. Estil vrai qu'il tient à nous à présent par des liens indissolubles (2)? »
Comment Delphine, après son audacieuse conduite, était-elle encore en liberté? Comment n'avait-elle pas été dénoncée, comment n'avait-elle pas rejoint dans les prisons son mari et tous les infortunés qui y gémissaient? Elle ne le savait pas elle même. Elle le disait à Elzéar dans une lettre du 4 octobre :
« Paris, 4 octobre,
« Tu dois me croire dans une demeure semblable à celle d'Armand; il y est toujours et c'est un miracle que je n'y sois pas encore. Mais ma conduite a été franche, peu cachée et peu craintive, ce qui, je n'en doute pas, a été ma sauvegarde.
« Nous ne sommes pas au bout de nos malheurs. Armand ne peut quitter sa demeure, sa santé s'y dé-
(i) La comtesse Alex, de La Rochefoucauld.
(2) Le bruit courait que M. de Boufflers et Mme de Sabran avaient enfin légitimé leur longue liaison; ce n'était pas exact et ne le devint qu'en 1797.
i84 MARQUISE DE CUSTINE
labre entièrement. La mienne a eu aussi de rudes secousses; je suis fort maigrie et très changée. La vie que je jmène est si malsaine... et si douloureuse.
« Je suis toujours séparée d'Astolphe, il est auprès d'Adélaïde; tous les sacrifices possibles, il a fallu les faire !
« A quelles épreuves étais-je destinée! à combien de genres de malheurs ne suis-je point en proie! Le Sigishée, tu sais le tendre et trop tendre intérêt que j'y prends ; il est dans une positition des plus inquiétantes.
« Le terme de notre séparation est impossible à prévoir; les forces vous abandonnent à cette pénible idée, on cesse d'avoir la volonté de vivre. Je crois que c'est là ce qui me fait mon courage.
« Parle He moi à ma mère, embrasse-la tendrement ainsi que le bon voisin; je crois que les relations que dorénavant j'aurai avec lui permettent cette petite liberté. »
Dans chacune de ses lettres Elzéar montre pour sa sœur une admiration débordante; Mme de Sabran ne paraît pas moins enthousiaste que lui et elle compose même pour rappeler les terribles événements qui viennent de s'accomplir un tableau allégorique dans le goût de l'époque. La description qu' Elzéar nous en a laissée ne manque pas de saveur :
« 19 octobre 1793.
« lu es mon dieu, ma déesse, mon ange d'adoption, x\y\ sr\intp, ma patronne, ma bonne amie, et, s'il se peut,