‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 102 sur 310 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

plus encore. Chère petite, quel bonheur de recevoir de tes nouvelles ! Tu t'es conduite comme un grand homme et comme une bonne femme et je ne sais ce qui l'emporte en moi de l'admiration ou de l'amitié. Il n'y a que l'enthousiasme, qui puisse les accorder et les réunir. Aussi je m'y livre sans réserve.

« Je ne finirais pas si je voulais te peindre tout ce que ta lettre a fait naître de pensées dans mon esprit et de sentiments dans mon cœur. D'ailleurs je suis trop occupé de toi, de ta lettre, de tes peines de ta conduite admirable, pour prendre garde à l'impression qu'elles font sur moi, et l'impression est trop forte pour que je puisse l'examiner. La mère ne me parle jamais d'autre chose. Elle te peint avec moi dans un tableau magique, comme celui de Zémire et Azov (i). Tu es déjà fort ressemblante. Elle t'a peinte, moitié de souvenir, moitié d'après la copie qu'elle s'est faite de la miniature, qui est sur la boîte du fils. On y voit des décombres, un volcan dont les laves t'entourent, et moi qui tâche de franchir les rochers pour arriver jusqu'à toi : elle-même à genoux dans la chambre semble vouloir s'élancer vers le tableau, dont le génie de l'imagination lève le rideau... »

Les lettres d'Elzéar n'étaient pas toujours aussi

(i) Zémire et Azor, opéra-comique de Grétry. Les paroles sont de Marmontel, qui avait pris la donnée dans un conte de Mme Le Prince de Beaumont, la Belle et la Bête. Au dernier acte, Zémire se trouvant dans le palais enchanté d'Azor, voit apparaître dans un cadre son père et ses soeurs qui pleurent son absence.

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réconfortantes. Le malheureux jeune homme avait toujours été d'un naturel triste et mélancolique, mais les événements politiques, qui l'avaient forcé à s'exiler et les malheurs qui frappaient les siens, avaient prodigieusement aggravé cette tendance à l'hypocondrie. Désormais elle ne fera qu'augmenter et nous allons le voir tomber peu à peu dans un pessimisme maladif, qui empoisonnera sa vie et l'entraînera aux plus folles exagérations. Déjà il raconte à sa sœur son goût pour la solitude, sa passion pour les cimetières. Il lui mande le 3 octobre :

« 3 octobre 1793.

« Que d'inquiétudes! que de tourments! que d'anxiétés, chère amie, nous fait éprouver ton absence, et surtout ton silence!...

«... Quand je t'écris, je suis comme ces pauvres gens courbés sous le faix qui trouvent une borne pour appuyer leur hotte et se reposer un moment. Ah! chère amie, que l'absence est pénible, douloureuse! Qui nous aurait dit en nous quittant tout ce que nous avons éprouvé depuis! Si nous l'avions su, aurionsnous jamais pu nous séparer? Dis au pauvre fils combien je l'aime et combien je le plains, je voudrais, mais je n'ose le lui dire moi-même; j'espère qu'il est enfin revenu de son voyage.

« La santé de la mère est toujours bien faible. Tu juges que tous tes chagrins ne l'ont pas raffermie; nous ne faisons que parler de toi ensemble et avec ton

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