‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 103 sur 310 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

voisin ; mais personne ne sent aussi vivement que moi le tourment de l'inquiétude, joint à un éloignement forcé. Je fuis dans les bois, dans les lieux les plus sombres, les plus déserts; loin de toi la solitude me paraît de meilleure compagnie que tout le monde, car la solitude, c'est toi. Je t'y vois, je t'y vois sans cesse; je n'y vois que toi, je n'entends, je ne sens que toi. Je marche, je marche, je me perds dans mes souvenirs.

« Voilà déjà que les feuilles jaunissent, que les arbres se dépouillent, que la nature s'attriste : tant mieux. Je n'aime plus, je hais la nature, elle a l'air trop heureuse : elle m'avait promis son bonheur, la perfide m'a trompé. Je n'aime plus que la nuit, je ne cherche plus que les ténèbres, que les voûtes sépulcrales, que les lieux habités par les morts! Il n'y a plus qu'eux qui parlent ma langue... Je vais t'attrister, chère petite, je me suis laissé aller à tout l'élan de ma mélancolie, elle s'échappe de mon cœur comme un souffle de l'antre d'Eole. J'avais d'abord voulu la retenir, c'est elle qui m'a bientôt emporté. Adieu, tu verras du moins dans cette lettre l'état du cœur de ton frère et tu pourras juger de son amitié par l'excès de sa tristesse. »

Dans la joie de recevoir une lettre de son frère, Delphine lui répond sans perdre une minute. Elle le gronde de se laisser aller à la mélancolie, et elle oublie tous les dangers de sa situation pour se livrer, avec un véritable enfantillage, aux plus étranges suppositions du monde :

i88 MARQUISE DE CUSTINE

« i8 octobre 1793.

« Une lettre de toi, mon ami! elle a surnagé au torrent, elle m'est parvenue. Tes lettres sont pour moi ce que serait à un malheureux perdu au fond d'une caverne obscure quelques rayons de lumière.

« Aimons et remercions l'être bienfaisant qui laisse passer nos lettres ; puissions-nous quelque jour le connaître, le serrer contre nos cœurs! Hélas! quel ombrage pourrait faire nos lettres !...

« Nos lettres sont comme celles de deux tendres amants; sais-tu bien qu'il m'est arrivé quelquefois de regretter de ne pouvoir t'aimer de cette manière ! Nous nous convenions beaucoup... du moins tu me convenais... tes idées de perfection t'auraient peut-être fait voir Delphine avec peu d'avantages; mais nos goûts, notre manière de voir sur mille choses, nous auraient rapprochés. Amuse-toi à penser que tu n'es plus mon frère ; que nous sommes du même âge et que nous nous rencontrons à la campagne, dans une société. Quelle idée prends-tu de moi, et quels sentiments aurionsnous pris l'un pour l'autre? Mon Dieu, quelle folie! Je te fais des contes!... et j'oublie par moments en causant avec toi mon horrible position.

« Armand est toujours dans le même lieu et dans un état de santé déplorable, je passe ma journée avec lui; mais il est à craindre que je ne puisse même plus lui donner cette consolation; nos chagrins s'aggravent de jour en jour, et l'espérance fuit à toutes jambes.

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