‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 104 sur 310 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

«... Ta mélancolie a pénétré mon âme... ne t'y livre pas trop, mon ami. Si nous étions près l'un de l'autre, nous pleurerions ensemble, nos larmes seraient moins amères et creuseraient moins notre cœur. Mais rien ne nous soutient... Cependant il faut vouloir vivre pour nous revoir; je ne tiens plus à la vie pour autre chose.

« Parle de moi à la bonne mère, embrasse-la bien tendrement. Sa santé est donc toujours délicate? Cela me fait bien de la peine.

« Mon Astolphe est toujours à la campagne chez ma belle-sœur, je n'ai pas même cette consolation. Celle que j'ai, au moins, c'est d'avoir une force surnaturelle, je n'ai peur de rien... je m'attends à tout et c'est avec calme et courage. Rappelle-toi qu'une mouche me faisait tressaillir... à présent je ne m'émeus pas pour peu de chose... Je crois que ce courage tient plus au dégoût de la vie qu'à toute autre cause.

« Adieu... ô mon frère!... nos cœurs s'entendent, n'est-ce pas? »

Depuis la mort du général de Custine les événements tragiques se sont succédé sans interruption et l'on n'ose prévoir la fin de cette sinistre période. Le 17 septembre on a proclamé la Loi des suspects! tout citoyen qui ne possède pas un certificat de civisme peut être immédiatement jeté en prison. Les émigrés sont bannis à perpétuité, leurs biens confisqués. La liste des victimes, et des plus illustres, s'allonge tous les jours : après les Girondins, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth, le duc d'Orléans, et combien d'autres, sont

montés sur l'échafaud. Les prisons regorgent d'infortunés qui attendent leur triste sort.

Malgré le malheur des temps, malgré la tristesse de sa position, malgré sa ruine, malgré les menaces suspendues sur sa tête ou sur celle des siens, Delphine n'est devenue ni moins frivole, ni moins légère; quand elle a bien pleuré sur la séparation, sur le chagrin qui l'étreint, le naturel reprend le dessus, et il lui faut parler de ses amours, de ses éternelles amours. Comme toujours, c'est Elzéar qui reçoit ses aveux :

« 8 décembre 1793.

« Ta lettre m'est arrivée. Elle a versé un peu de consolation sur mon âme qui en avait besoin, car à la longue le malheur affaisse, anéantit.

« J'aime à savoir que tu me suis en idée, que tu partages mes chagrins, que tu désires être mis au fait de mes entours, de mes sentiments. J'aime tes lettres j'aime tes questions, enfin j'aime mon Elzéar par-dessus tout.

« Je te dirai que pour V Agréable il n'en est plus question; il a eu des procédés infâmes et m'a enfin guérie de la folie de l'amour.

« Pour le Sigisbée, cela n'est pas la même chose; c'est le roman le plus suivi, le plus intéressant et le plus tendre; je l'aime beaucoup, et je l'en crois digne, mais tu sais comme ma mauvaise tète travaille, elle est tout à fait tournée. Il est absent, c'est-à-dire à quarante

CHAFITRK XIII 191

lieues de Paris; mille circonstances l'empeclient de venir, cela me désole. Mes malheurs, les dan^rers dont je le sais entouré, rien ne m'a distraite de cette nouvelle folie; il est dit que je n'aurai jamais le sens commun.

« L'Ami du malheur a été parfait pour nous. Je Taime beaucoup; il est un peu amoureux, mais cela ne se dit pas.

« Il y a bien encore quelques nouvelles conquêtes, mais cela serait trop long à te raconter, car il en pleut de tous les côtés. Jamais elles ne m'ont été aussi indifférentes, car jamais le cœur n'a été pris aussi peu sérieusement. Tu ris, tu te moques de moi ! Tu as bien tort. Plains-moi, voilà tout ce que je mérite.

« Tout le monde ici parle de mon voisin comme je t'en ai parlé; cela passe pour constant. Est-ce vrai? Pourquoi donc serais-je la seule à l'ignorer? Je suis pourtant une de celles qui y prendraient le plus de part et qui s'en réjouiraient davantage (i).

« J'ai été bien affligée de la mort de notre cousine (2).

« J'ai encore une mort à t'apprendre ; c'est celle de notre pauvre cousin de la rue d'Anjou (3). Il est mort de lapetite vérole dans un lieu pareil à celui d'Armand, qui n'est pas le même pourtant.

« Adieu, le papier me manque; écris-moi, mon ami, c'est mon seul bien. »

(i) Toujours le mariage du chevalier avec Mme de Sabran.

(2) La comtesse de Mellet, morte à Aix-la-Chapelle le 3 novembre 1793.

(3) Le marquis de Sabran.

192 MARQUISE DE CUSTIXE

On voit que VAmï du malheur, Guy de Chaumont- Quitry, n'avait pas voulu se singulariser et qu'à son tour il était devenu fort amoureux de la tendre Delphine. Mais comment n'était-il plus dans la prison où l'avait fait jeter son dévouement pour Mme de Custine? C'est qu'il était un partisan acharné des idées nouvelles, qu'on avait fini par rendre justice à son zèle, et qu'on l'avait remis en liberté. Il allait ainsi pouvoir donner à Delphine de nouvelles preuves de son attachement au moment du procès de son mari.

Au mois de décembre, Mme de Custine reçut de sa mère une lettre empreinte d'une grande tristesse et d'un véritable découragement. Elle en fut vivement émue. Mme de Sabran, très souffrante, et obsédée par les malheurs qui la frappaient, se croyait près de sa fin, et elle se désolait de quitter ce monde sans revoir sa fille bien-aimée. La mort de sa cousine, Mme de Mellet, lui paraissait être un avertissement qu'un sort pareil et prochain l'attendait.

Delphine gronde sa mère de son découragement et la conjure de se conserver pour l'heure bénie de la réunion qui sonnera sûrement un jour. Elle lui parle de sa vie et de l'affreuse situation dans laquelle elle se trouve :

<( 9 décembre 1793.

« Que votre lettre me fait en même temps peine et bonheur! Quelles sombres idées, ma chère et bonne mère ! Ah ! tâchons de les écarter à iamais ! Ne sons^eons

Page 1