‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 12 sur 310 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

avec ses enfants et elle lui avait fait valoir, sachant le poids de l'argument, combien il serait facile au chevalier de quitter sa garnison de Valenciennes pour venir passer avec eux quelques jours charmants. Mme de Sabran n'eut garde de refuser une invitation si séduisante et, aussitôt sa cure terminée, elle partit pour Bel-Œil avec Elzéar et Delphine.

A peine ses hôtes étaient-ils installés que la princesse, pour les récréer, proposa de jouer la comédie : c'était la grande distraction de château au dix-huitième siècle. La proposition fut acceptée avec enthousiasme, mais quelle pièce jouerait-on? Le choix était délicat.

A ce moment le Mariage de Figaro faisait fureur à Paris. Comme les acteurs mondains ne redoutent pas en général les difficultés, l'on se décida à l'unanimité pour la pièce à la mode, et les répétitions commencèrent.

Hélène de Ligne jouait Suzanne, Mme de Sabran la comtesse, Elzéar, Chérubin et le chevalier de Boufflers, Figaro. Quant au prince de Ligne, le père, il se contenta du rôle modeste du greffier Doublemain : « Il faut avouer que s'il donnait de bons conseils aux autres, il jouait fort mal lui-même. On lui réservait généralement l'emploi du notaire qui rédige un contrat ou du laquais qui apporte une lettre, et encore manquait-il régulièrement son entrée; mais, en revanche, une fois en scène, on ne pouvait plus l'en faire sortir; il disait tout bas, d'un ton suppliant, aux autres

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acteurs : « N'est-ce pas que je ne vous gêne pas (i) »?

Enfin, après de nombreuses répétitions, la représentation eut lieu. Hélène de Ligne fut charmante, Elzéar délicieux, mais le chevalier l'emporta sur tous par sa verve endiablée.

Après un séjour enchanteur à Bel-Œil, Mme de Sabran regagna Paris et reprit le cours ordinaire de sa vie. Elzéar et Delphine poursuivirent leurs succès dramatiques, et ils jouèrent chez leur mère et chez plusieurs de ses amies, Mme de Champcenetz, Mme de Clermont-Gallerande, etc. Partout ils triomphèrent. Ce fut au point que la Reine en entendit parler et voulut voir les deux petits prodiges; pour la satisfaire on arrangea une soirée intime chez la duchesse de Polignac, mais à la demande de Mme de Sabran il fut convenu qu'il n'y aurait que la famille royale et la société très particulière de la duchesse.

Pour permettre aux deux jeunes comédiens de déployer leurs talents dans des genres différents, on décida qu'ils joueraient successivement une tragédie et une petite pièce gaie (2).

[phigcnie en Aulide fut pour Elzéar et sa sœur un véritable triomphe; la Reine, attendrie jusqu'aux larmes, applaudissait sans cesse. Leur succès ne fut pas

(i) La Princesse de Ligne, par Lucien Perey, p. iSo. Calmann- Lévy.

(2) Les principaux acteurs étaient Elzéar qui représentait Oreste, Delphine, le comte Strog-onoff, Mlle d'Andlau, et Mlle de Montault- Navailles.

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