‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 114 sur 310 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

le moindre doute sur le sort réservé à Custine. « Il est constant, disait-elle, qu'il a existé des manœuvres et intelligences avec les ennemis intérieurs et extérieurs de l'État, tendant à favoriser par tous les moyens possibles leur entrée et les progrès de leurs armes sur le territoire français, et des conspirations contre la liberté, la sûreté et la souveraineté du peuple, l'unité et l'indivisibilité de la République; — qu'Armand- Louis-Philippe-François Custine est l'un des auteurs ou complices de ces manœuvres, intelligences et conspirations. »

Dès que les jurés eurent achevé leur déclaration, Roger se leva et, bien entendu, demanda la peine de mort.

Le] tribunal s'empressa de déférer à ses vœux et Armand de Custine fut condamné à mort, conformément à l'article 4 du titre premier de la seconde section de la seconde partie du Code pénal; en outre tous ses biens étaient confisqués et acquis à la République (i).

Le jugement devait être exécuté dans les vingt-quatre heures sur la place de la Révolution.

La sentence fut prononcée au milieu des plaintes de toute l'assistance. « Pauvre jeune homme, disaient les gens en s'en allant, je croyais qu'il serait acquitté. » Custine entendit son arrêt avec fermeté; il haussa les

(i) L'article 2 du titre II de la loi du 10 mars 1793 était ainsi conçxi : « Les biens de ceux qui seront condamnés à mort seront acquis à la République, et il sera pourvu à la subsistance des veuves et des enfants, s'ils n'ont pas de biens d'ailleurs. »

épaules sans dire un mot, et sortit du tribunal comme il y était entré, avec le calme et la sérénité sur son front (i).

Le soir même à neuf heures, Delphine obtint à prix d'or la permission de dire un dernier adieu au condamné. C'était à la Conciergerie, a Ma mère, dit Astolphe, s'approcha de mon père avec calme; l'embrassa en silence, et s'assit pendant trois heures auprès de lui; peu de paroles furent échangées. Mon nom seul fut prononcé plusieurs fois. Minuit approchait; craignant de se trouver mal, ma mère allait se lever et se retirer; le condamné l'avait reçue dans une salle qui servait d'entrée à plusieurs chambres de la prison ; cette salle commune était assez grande, basse et obscure; tous deux s'étaient assis près d'une table où brûlait une chandelle : un côté de la salle était vitré et derrière les vitres on entrevoyait la figure des gardiens.

« Tout à coup on entend ouvrir une petite porte, jusqu'alors inaperçue, et un homme sort, une lanterne à la main. Cet homme, bizarrement costumé, était un prisonnier qui allait en visiter un autre; il avait pour vêtement une petite robe de chambre, ou plutôt une espèce de camisole un peu longue, bordée de peau de cygne, et dont le nom même était ridicule ; des caleçons blancs, des bas et un grand bonnet de coton en pointe orné d'une énorme fontange, couleur de feu, complétaient son ajustement ; il s'avançait dans la chambre

(i) RiouFFE, Mémoires d'un détenu. Arch. nat., W"* 306,

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