CHAPITRE XIV
lentement, à petits pas, glissant comme les courtisans de Louis XV glissaient sans lever les pieds, lorsqu'ils traversaient la galerie de Versailles.
« Quand la figure fut arrivée tout près des deux époux, elle les regarda un instant sans mot dire et continua son chemin ; ils virent alors que ce vieillard avait du rouge.
« Cette apparition contemplée en silence parles deux jeunes gens, les surprit au milieu de leur désespoir féroce, et sans songer que le rouge n'était pas mis là pour farder un visage flétri, mais qu'il était peut-être destiné à empêcher un homme de cœur de pâlir devant l'échafaud du lendemain, ils partent ensemble d'un éclat de rire terrible; l'électricité nerveuse triompha un moment de la douleur de l'âme.
« L'effort qu'ils faisaient depuis longtemps pour se cacher leurs pensées avait irrité les fibres de leurs cerveaux : ils furent surpris sans défense par le sentiment du ridicule, la seule émotion, sans doute, à laquelle ils n'étaient pas préparés; ainsi malgré leurs efforts, ou plutôt à cause de leurs efforts pour rester calmes, ils s'abandonnèrent à des rires désordonnés, et qui dégénérèrent bientôt en spasmes effrayants. Les gardiens, que leur expérience révolutionnaire éclairait sur ce phénomène du rire sardonique, eurent pitié de ma mère plus que, quatre ans avant cette époque, la populace de Paris, moins expérimentée, n'avait eu pitié de la fille de M. Berthier. Ces hommes entrèrent dans la salle et emportèrent ma mère pendant une crise ner-
veuse qui se manifestait par des accès de rire toujours renouvelés, tandis que mon père resta seul, livré aux mêmes convulsions (i). »
Après cette scène tragique, Armand dormit paisiblement; le lendemain, qui devait être son dernier jour, il adressa à Delphine deux lettres touchantes et qui montrent bien l'étonnante fermeté d'âme de ce jeune homme :
Il lui écrivait à neuf heures du matin :
« Je ne puis mieux commencer ma dernière journée qu'en te parlant des tendres et douloureux sentiments que tu me fais éprouver. Je les repousse quelquefois, et quelquefois ils ne peuvent être éloignés. Que vas-tu devenir? te laissera-t-on du moins ton habitation, du moins ta chambre? Tristes pensées! tristes images!
« J'ai dormi neuf heures. Pourquoi ta nuit n'a-t-elle pu être aussi calme? car c'est ta tendresse, non ta peine qu'il me faut! Tu sais déjà le sacrifice que j'ai fait. J'ai un pauvre compagnon d'infortune qui t'a vue petite et qui a l'air d'un bon homme (2). On est trop heureux, en finissant ses maux, de soulager ceux d'un autre : fais savoir cela à Philoctète (3).
« J'ai oublié de te dire que je m'étais défendu à peu près seul; et seulement pour les gens qui m'aiment. »
(i) La Russie en iSsg.
(2) Ce prisonnier était un nommé Bertrand; nous le retrouverons dans le prochain chapitre.
(3) Philoctète était le nom sous lequel ils désignaient IM. de Chaumont-Quitry.