‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 116 sur 310 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le soir même, à quatre heures, Armand voulut encore dire à Delphine un dernier adieu.

Son noble caractère ne se démentit pas à cette heure suprême. Tel nous l'avons vu pendant toute sa vie, tel nous le retrouvons au moment de subir le dernier supplice : même hauteur d'âme, même sérénité, même mépris de la mort. On ne peut lire sans une émotion profonde cette page si belle où ce jeune homme de vingt-cinq ans dit adieu à la vie et aussi à la femme qu'il a tant aimée et dont il a tant souffert, sans un m.ot de reproche, sans une allusion à un douloureux passé, on sent qu'il accorde un généreux pardon à celle qui l'a si cruellement méconnu. Il est impossible de trouver des sentiments plus noblement exprimés et d'une philosophie plus élevée.

« 4 heures du soir.

« Il faut te quitter... Je t'envoie mes cheveux dans cette lettre. La citoyenne... promet de te remettre l'un et l'autre. Témoigne-lui ma reconnaissance.

« C'en est fait, ma pauvre Delphine, je t'embrasse pour la dernière fois; je ne puis pas te voir, et si même je le pouvais, je ne le voudrais pas. La séparation serait trop difficile et ce n'est pas le moment de s'attendrir.

« Que dis-je! s'attendrir?... Comment pourrais-je m'en défendre à ton image? Il n'en est qu'un moyen... celui de la repousser avec une barbarie déchirante... mais nécessaire.

2i6 MARQUISE DE CUSTIXE

« Ma réputation sera ce qu'elle doit être, et pour la vie, c'est chose fragile par sa nature. Des regrets sont les seules affections qui viennent troubler par moments ma tranquillité parfaite.

« Charge-toi de les exprimer, toi qui connais bien mes sentiments : et détourne ta pensée des plus douloureux de tous, car ils s'adressent à toi.

« Je ne pense pas avoir jamais fait à dessein du mal à personne. J'ai quelquefois senti le désir vif de faire le bien. Je voudrais en avoir fait davantage; mais je ne sens pas le poids incommode du remords. Pourquoi donc éprouverais-je aucun trouble? Mourir est nécessaire, et tout aussi simple que de naître.

« Ton sort m'afflige. Puisse-t-il s'adoucir! Puisse-t-il même devenir heureux un jour! C'est un de mes vœux les plus chers et les plus vrais.

« Apprends à ton fils à bien connaître son père. Que des soins éclairés écartent loin de lui les vices, et quant au malheur, qu'une âme énergique et pure lui donne la force de les supporter!

« Adieu! je n'érige point en axiomes les espérances de mon im.agination et de mon cœur; mais crois que je ne te quitte pas sans désirer de te revoir un jour.

« J'ai pardonné au petit nombre de ceux qui ont paru se réjouir de mon arrêt. Toi, donne une récompense à qui te remettra cette lettre. »

Il avait à peine achevé cet adieu suprême que les geôliers vinrent le chercher pour le conduire au supplice. Sa force d'âme ne se démentit pas un seul instant

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