CHAPITRE XV
Un incident inattendu vint mettre le comble à ses malheurs et redoubler ses alarmes.
Les procès du général de Custine et de son mari, la façon dont elle s'était audacieusement compromise pour l'un comme pour l'autre, avaient attiré l'attention sur elle et provoqué les soupçons des autorités. Un jour, au moment où elle s'y attendait le moins, elle vit entrer chez elle les commissaires de la section de Grenelle qui, sur un ordre du Comité de sûreté générale, procédèrent à une perquisition et à un inventaire sommaire de ses papiers : des scellés furent posés sur les principaux meubles, une malle remplie de papiers fut envoyée au bureau de liquidation du département, et Delphine fut mise en arrestation chez elle par mesure de sûreté générale ; il ne lui était plus permis de sortir de la maison qu'elle habitait, mais elle était autorisée à recevoir qui bon lui semblait. Le « savetier du coin », Pierre Monnecaut, fut désigné comme gardien des scellés et comme concierge; il était en même temps chargé de la surveiller.
Cet internement, qui n'était vraisemblablement que le prélude de mesures plus rigoureuses encore, changea complètement les projets de Delphine ; elle comprit que la fuite était la seule chance qui lui restait d'échapper au sort de son mari.
Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée : fuir cette terre
sivement d'Astolphe, puis une femme de chambre, un valet tle chambre, Charles Poupet, enfin un cuisinier nommé Coulas et sa femme.
MARQUISE DE CUSTIXE
maudite et aller retrouver les seuls êtres qui lui tenaient au cœur, sa mère et son frère. Elle qui, depuis des mois, avait tant de fois risqué sa vie avec insouciance, qui n'avait échappé à la mort que par miracle, voulut à tout prix éviter les dano-ers qui la menaçaient et sauver ses jours pour pouvoir élever l'orphelin. Toutes ses idées, toute son ing-éniosité furent concentrées sur cette seule pensée : quitter la France avec Astolphe.
Mais la chose n'était pas aisée. Mme de Custine ne pouvait s'éloigner sans un passeport; or, elle était bien sûre de ne pas l'obtenir si elle le demandait sous son nom.
Pendant les quelques mois oii elle se rendait presque chaque jour à la Force pour y visiter son mari, elle avait fait connaissance avec quelques détenus ; un entre autres, un nommé Bertrand, lui avait inspiré une assez vive sympathie. Ce sentiment était plus que réciproque et Bertrand s'était épris pour la belle jeune femme d'un grand attachement. Ayant eu l'heureuse et rare fortune d'être remis en liberté, il avait continué avec Mme de Custine les relations ébauchées à la Force, et il la voyait assez fréquemment.
N'ayant plus de parents, plus d'amis, personne à qui s'adresser et qui pût la secourir, Delphine n'eut d'autre ressource que de confier à Bertrand ses projets et de lui demander s'il voulait l'aider à les mettre à exécution. Celui-ci, très épris, et bien qu'il risquât simplement sa tête dans l'aventure, n'hésita pas ; il promit son concours le plus complet.