CHAPITRE XV
Nous l'avons dit, la première chose à se procurer, la chose indispensable, était un passeport; Bertrand se mit en campagne; il avait des amis, il finit par obtenir un passeport au nom de Mme X..., marchande de dentelles, qui se rendait à Bruxelles pour son commerce. Bien entendu le signalement de Mme X... correspondait exactement à celui de Delphine.
Ce premier point obtenu, les deux complices se mirent à l'œuvre pour organiser l'évasion. Une seule personne fut mise dans la confidence, la bonne d'Astolphe, Nanette, qui, comme on va le voir, devait jouer un rôle fort important.
Pour faciliter les choses et ne pas éveiller les soupçons, Delphine décida de se séparer de son fils. Il fut convenu que Nanette, qui parlait l'allemand beaucoup mieux que le français, prendrait avec Astolphe la voiture publique pour Strasbourg et qu'elle se ferait passer pour une Alsacienne voyageant avec son enfant. Quant à Delphine, elle devait, le même jour, se rendre à la Maison-Blanche, sur la route de Villejuif, oii Bertrand l'attendrait avec un cabriolet acheté pour la circonstance; aussitôt arrivée, tous deux prendraient la route de Bruxelles. Il était convenu que Mme de Custine et Nanette se retrouveraient à Pyrmont en Westphalie et que, de là, elles gagneraient aisément Berlin où Mme de Sabran, prévenue, viendrait les attendre.
La préparation de ce plan était fort délicate ; elle avait nécessité beaucoup de visites de Bertrand; plusieurs fois par semaine, il venait dîner chez Mme de Custine,
et là, après le repas, quand les serviteurs s'étaient retirés, l'on causait à voix basse du grand projet et l'on s'efforçait d'en écarter tous les aléas. Mais cette intimité croissante avait attiré l'attention des domestiques ; de plus, Delphine, qui ne pouvait se passer de quelques effets pour la route, avait à plusieurs reprises envové sa femme de chambre porter de petits paquets chez Bertrand, tantôt des vêtements, tantôt du linge et des souliers; c'était une grave imprudence .
La femme de chambre, curieuse, avait ouvert discrètement un paquet et s'était rendu compte de ce qu'elle portait; avec un peu de réflexion elle n'avait pas tardé à soupçonner les projets de sa maîtresse. Prise de peur et craignant de se trouver compromise ellemême, elle dénonça Mme de Custine au Comité de sûreté générale en signalant son étrange intimité avec Bertrand.
Le 30 pluviôse, Delphine apprit par son domestique, Charles Poupet, qui le tenait lui-même du gardien des scellés, que le juge de paix de la section viendrait le I*' ventôse lever les scellés chez elle. Saisie d'effroi et redoutant les conséquences qui pouvaient résulter pour elle de l'examen de ses papiers, elle écrivit aussitôt au juge de paix :
« La citoyenne Custine vient d'apprendre qu'on doit venir demain lever les scellés : elle a de la fièvre ce soir et un grand mal de gorge. Elle prie donc le citoyen juge de paix de vouloir bien retarder de deux ou trois jours. Elle espère que son indisposition n'aura pas