‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 13 sur 310 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

moins vif dans la comédie ; le Roi, ravi, voulut servir lui-même les jeunes acteurs au souper qui suivit ; il donna un cadeau à Elzéar et il lui demanda s'il avait eu bien peur en entrant en scène.» Et pourquoi peur. Sire? » répondit fièrement Elzéar.

A partir de ce jour, les deux enfants devinrent des familiers de la Cour. L'évêque de Laon, charmé de leurs succès, les y attirait sans cesse.

Les années 1783 et 1784 se seraient écoulées assez paisiblement et sans incidents dignes d'être notés, si Mme de Sabran n'avait éprouvé dans sa propre famille de véritables chagrins.

Certes, sa vie sentimentale était heureuse et elle goûtait un grand bonheur dans sa liaison avec le chevalier, mais elle était cruellement déçue dans sa tendresse maternelle.

On se rappelle qu'elle avait pris pour précepteur un certain abbé Bernard. Depuis qu'il était entré dans la maison, ce Bernard y jouait un détestable rôle : il battait son élève, lui donnait les plus mauvais exemples, l'abandonnait pendant des heures, tantôt dans des églises, tantôt dans des jardins, pendant que lui-même courait chez ses maîtresses. En dépit de sa conduite, il était arrivé à prendre sur les deux enfants une grande influence qu'il n'employait qu'à les éloigner de leur mère. Mme de Sabran, aveuglée par les dehors pieux et réservés de l'abbé, ne voyait rien, si ce n'est qu'il se produisait chez ses enfants une modification profonde. On peut deviner sa douleur quand elle vit ces deux êtres

chéris lui fermer leur cœur et se mettre avec elle dans un état d'hostilité presque constant. C'est en vain qu'elle chercha la cause d'une aversion si étrange, si imméritée, elle ne put la trouver; mais son cœur en était déchiré. Par la tendresse, par la douceur, elle chercha à ramener les deux égarés; ses efforts furent vains. Delphine se montrait encore plus intraitable que son frère.

Sur les conseils du chevalier, Mme de Sabran se décida à prendre un grand parti : convaincue que chez elle elle n'arriverait jamais à remettre dans la bonne voie la nature rebelle de Delphine, elle résolut de se séparer d'elle pendant quelques années; il fut décidé que la jeune fille entrerait au couvent de la Présentation.

Cette détermination bouleversa le cœur si bon, si sensible de Mme de Sabran. Elle écrivait à Boufflers le 17 avril 1784 :

« Je passe ma triste vie dans l'inquiétude et le chagrin et je vois approcher avec une douleur mortelle le moment de mettre ma Delphine au couvent. Le jour en est pris pour samedi prochain. J'y suis entrée hier pour la première fois et j'en ai été malade comme une hête toute la journée. Je ne sais comment je ferai le jour qu'il faudra l'y laisser. Jamais je ne me suis sentie si faible de corps et d'esprit. »

Le jour fatal arriva, mais la mère et la fille étaient également au désespoir, au point que Mme de Sabran, malgré ses légitimes griefs, fut sur le point de céder

Page 1