‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 126 sur 310 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Si celle qu'on appelait était un homme, et si cet homme était du jeu, il disait un simple adieu à ses amis, puis la partie- continuait. Si c'était une femme, elle faisait également ses adieux et son départ ne troublait pas davantage les divertissements de ceux ou de celles qui lui survivaient. Le même glaive était suspendu sur toutes les têtes et l'homme épargné une fois ne pensait pas survivre plus d'un jour à celui qu'il voyait partir devant lui.

« Le temps était divisé par dizaines; le dixième, jour s'appelait le décadi et répondait à notre dimanche, parce qu'on ne travaillait ni ne guillotinait ce jour-là. Donc, quand les prisonniers étaient arrivés au nonidi soir, ils étaient assurés de vingt-quatre heures d'existence; c'était un siècle! Alors on faisait une fête dans la prison (i). »

Parmi les principaux prisonniers qui se trouvaient avec Delphine dans la prison des Carmes, nous pouvons citer le prince de Salm-Kirbourg (2), le prince de Rohan-Guéméné, le général Alexandre de Beauharnais, le comte de Querhoent, le marquis de Carcadot, le comte de Soyecourt, le duc de Béthune-Charost, Gouy d'Arcy, Leroy de Gramont, Hercule de Caumont, le chevalier de Champcenetz, le général Hoche (3),

(1) La Russie en 183g, par Astolphe de Custine.

(2) Prince allemand établi en France. Il habitait le palais actuel de la Légion d'honneur, qu'il avait fait construire, et que la nation confisqua.

(3) Il fut transféré à la Conciergerie le 27 floréal; il y fut oublié, heureusement pour lui, et put ainsi attendre le 9 thermidor.

Guillaume Vernon, valet de chambre du roi (i), etc. , etc. Parmi les femmes, on peut citer la duchesse d'Aiguillon, Mme Charles de Lameth, Mme Bragelogne, supérieure des Ursulines, sa sœur, la marquise de Paris-Montbrun, la veuve de Lescot-Fleuriot, ancien maire de Paris, etc. (2).

L'arrivée de Delphine à la prison des Carmes fit sensation. La jeune femme portait le deuil de son mari, ce qui, à l'époque, était un acte de grand courage; enveloppée dans ses longs vêtements noirs, qui faisaient ressortir plus encore son teint éblouissant et ses admirables cheveux blonds, elle était délicieusement jolie; ses malheurs, l'héroïsme, dont elle avait fait preuve, lui avaient donné une célébrité qui la rendaient plus intéressante encore. Tous ses compagnons d'infortune lui firent fête et l'entourèrent de la plus vive sympathie.

Mais il était écrit que Delphine ne pouvait paraître sans inspirer l'amour : c'était une fatalité inéluctable à laquelle il lui était impossible de se dérober.

Le général de Beauharnais l'avait souvent rencontrée quelques années plus tôt aux soirées de sa cousine, Mme de La Rochefoucauld, mais à cette époque il ne l'avait pas particulièrement remarquée.

(i) L'ordre d'arrestation le qualifiait de valet de chambre de Louis le Raccourci !

(2) Près de huit cents personnes furent emprisonnées dans le couvent des Carmes depuis le 26 frimaire an II (16 décembre 1793) jusqu'à la fin de vendémiaire an III (octobre 1794V

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