CHAPITRE XV
A peine fut-elle installée aux Carmes que le général, frappé de sa beauté, s'éprit pour elle d'une passion violente, folle, insensée (i).
Hélas! nous le savons, Delphine, trop sensible aux hommages, n'était pas d'une nature à se défendre longtemps. Bien qu'elle fût à ce moment accablée plus que jamais sous le malheur, dévorée d'inquiétude et pour elle et pour son fils, elle ne put résister à des paroles ardentes, qui berçaient sa douleur. Et puis Beauharnais était si jeune, si beau, si tendre, il savait si bien être irrésistible, quand il parlait d'amour! Cette passion imprévue fut pour Delphine un radieux rayon de soleil dans l'obscurité de la prison; elle en subit le charme sans plus tarder et s'y abandonna au point d'en oublier l'horreur de sa situation. Du reste, à ces heures tragiques, n'eût-ce pas été folie de remettre au lendemain?
Donc les deux amants ne se quittaient plus, autant du moins que le permettaient les rigueurs de la prison ; quand ils ne pouvaient se voir, ils s'écrivaient ; tous deux s'aimaient, s'adoraient avec la fougue, avec la
(i^ Le général Alexandre de Beauharnais était né à la Martinique en 1760; il n'avait donc que trente-trois ans. Après avoir fait la guerre d'Amérique sous Rochambeau, il vint en France, où son esprit et ses talents lui valurent de grands succès. Il embrassa avec ardeur les principes de la Révolution, et fut nommé député par le bailliage de Blois. Après avoir combattu à l'armée du Nord, il remplaça Custine à la tête de l'armée du Rhin. Après la prise de Mayence, il quitta larmée, refusa le ministère de la guerre et -donna sa démission. Il se retira à la Ferté, où il fut arrêté le '12 ventôse an II et conduit à Paris comme suspect.
rage d'une passion qu'ils savaient devoir être fauchée dans sa fleur.
Dans les heures trop rares d'épanchement, de tendresse qu'ils pouvaient dérober à leurs geôliers, Delphine racontait à son amant son enfance, son affection profonde pour Elzéar ; elle lui parlait sans cesse de ce frère bien-aimé, dont elle était séparée depuis trois ans, et qui était son conseiller, son guide, son meilleur ami. Sous l'influence de ces récits enthousiastes, Beauharnais s'était pris d'une grande admiration pour cet Elzéar qu'il ne connaissait pas, mais dont on lui vantait sans cesse le charme et les merveilleuses qualités.
Nous n'avons malheureusement pas la correspondance échangée entre Delphine et le général. Nous n'en possédons que deux fragments que Mme de Custine avait remis à son frère, parce qu'ils le concernaient particulièrement. Nous les citons en entier : ils montrent dans quelle atmosphère troublante, surchauffée, l'on vivait alors et jusqu'à quel point d'étrange exaltation pouvaient être poussés ces êtres infortunés, qui passaient leur vie dans l'attente du bourreau.
Voici la première lettre de Beauharnais.
« Hier, dans mes injustes fureurs, j'avais cessé de te croire digne d'être la soeur d'Elzéar. Aujourd'hui, si je peux croire que cet être surnaturel ne soit pas une fiction, c'est parce que je me dis : il est le frère de Delphine, et la nature voulut racheter les malheurs de ces temps par la production de ces deux étonnants
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phénomènes. J'identifie tellement avec vous cet admirable jeune homme, qu'il n'est pas de soins que je n'eusse, pas d'efforts que je ne fisse pour mériter son estime, pour obtenir son intérêt.
« Ah! ma chère Delphine! si, comme toutes les probabilités l'indiquent, tu me survis, et si un jour heureux te rapproche jamais d'Elzéar, prononce-lui mon nom, dis-lui qu'il était dans mon cœur avec toi à mes derniers instants, qu'il fut l'objet continuel de nos conversations, qu'il aida à augmenter le charme de notre liaison. Appelle son intérêt sur ma mémoire, en lui disant combien j'étais tendre. Peins-moi à ses yeux d'une manière' avantageuse, pour qu'il entretienne dans ton âme un souvenir durable de celui qui n'avait pu cesser de t'aimer qu'en cessant de vivre. Rappelle-toi dans les temps cette prière que je t'adresse aujourd'hui. Elle contribuera, si tu l'exauces, à me faire croire à une vie éternelle où je jouirai d'habiter encore sur la terre dans les cœurs d'Elzéar et de Delphine, dans les cœurs des deux êtres qui m'y seront les plus chers. »
Un autre jour, le général écrivait encore à Delphine :
« J'attends de toi le secret de te transmettre plus facilement ce qui m'anime. Faut-il mon sang? Je le verserai avec plaisir, s'il peut, en coulant pour toi, allumer le tien et imbiber plus fortement mon image dans ton souvenir. Alors successivement dans ton
cœur, comme amant, comme ami, comme frère, je me confondrais avec Elzéar, avec ton fils, avec tout ce qui t'est cher, pour ne laisser échapper aucune de tes affections et vivre d'amour, même dans les soupirs que lui déroberaient d'autres liens. Tu ne m'as jamais répondu sur cet article bien important pour une des mélancoliques hypothèses de mon avenir, sur cette question, sur cette prière de prendre avec moi l'engagement de me faire aimer d' Elzéar.
« Rappelle-toi, ma chère amie, l'admiration que son portrait m'a causé, l'impression que m'a faite le bien que tu m'as dit de lui, et si jamais tu es assez heureuse pour le revoir, pour te retrouver dans ses bras, porte auprès de lui assez de mon souvenir pour qu'en le disposant en ma faveur, il puisse se charger après, de t'empêcher de m'oublier jamais. Elzéar! frère d'une divinité et presque Dieu toi-même! Sois mon soutien, mon appui ; accorde tes bienfaisants secours à un faible mortel, le plus tendre qui fut jamais, le plus passionné, le plus idolâtre de ta Delphine, et pour qui tu seras après elle ce qu'il aimera le plus au monde.
« Rappelle-toi, mon amie, que j'exige cette promesse : dans un de mes malheurs possibles, elle garantit une chimère consolatrice »
Delphine et Alexandre de Beauharnais étaient dans tout le feu de leur amour, lorsque, le 2 floréal, le sort jaloux eut la malencontreuse idée de faire enfermer, dans la même prison, la propre femme du général. Bien plus encore, la nouvelle prisonnière fut appelée à par-