CHAPITRE XV
tager la cellule de Mme de Custine ! Mais fort heureusement, l'on ne s'embarrassait guère à l'époque de préjugés vulgaires ou de sentiments mesquins ; on avait de bien autres préoccupations. Delphine fit le meilleur accueil à Mme de Beauharnais, qu'elle connaissait fort bien, et elle s'efforça de lui rendre moins pénible le séjour de la prison. Joséphine, de son côté, se montra pleine d'égards pour sa compagne, et elle eut le bon esprit de fermer volontairement les yeux sur une liaison qn'elle paraissait trouver toute naturelle.
Les deux femmes vivaient donc dans la meilleure harmonie, et elles se rendaient mille soins qui adoucissaient leur captivité. Mais autant Delphine montrait de courage et d'énerg-ie, autant Mme de Beauharnais se laissait aller à la crainte et au découragement; elle passait sa vie à se tirer les cartes, à attendre un sauveur et à pleurer sur son sort. Elle était, du reste, extrêmement séduisante, sa tournure, ses manières, son parler avaient un charme inimitable, et dans la prison elle avait conquis tous les cœurs.
La liaison d'Alexandre et de Delphine ne devait pas être de longue durée. Voici l'événement qui vint brutalement mettre fin à leurs amours et plonger la malheureuse Delphine dans un nouveau désespoir.
La Terreur continuait ses ravages; sous la dictature de Robespierre les exécutions se succédaient sans interruption et devenaient chaque jour plus nombreuses; ce n'étaient pas seulement les partisans de l'ancien Régime qui étaient frappés, mais les chefs de tous
les partis, même les plus avancés, tombaient l'un après l'autre; Hébert, Fabred'Eglantine, Camille Desmoulins, Danton montèrent sur l'échafaud. Une loi du 22 prairial permit de condamner les accusés sans interrogatoire et sans témoignages, sur de simples preuves morales.
Pendant les dernières semaines de la Terreur, la vie dans les prisons de Paris devint beaucoup plus pénible; aux Carmes, en particulier, les geôliers se montraient féroces, et les quelques adoucissements qu'ils accordaient généralement à leurs pensionnaires furent supprimés. Les détenus durent manger à la gamelle; personne d'étranger ne pouvait plus les voir, et on leur interdisait à tous l'accès des cours et des jardins ; les geôliers leur racontaient avec complaisance qu'on y creusait des fosses, et qu'il allait y avoir un massacre général des prisons. Les malheureux s'attendaient à tout, et à chaque bruit insolite ils croyaient leur dernière heure arrivée.
Ce qui était vrai, c'est que Fouquier-Tinville, trouvant que les poursuites individuelles étaient trop lentes et ne fournissaient pas assez de victimes à la guillotine, « imagina ce que l'on appela des fournées, c'est-à-dire des affaires où une même accusation englobait une foule d'individus ».
Il y avait eu à la prison du Luxembourg une prétendue conspiration qui avait coûté la vie à près de deux cents prisonniers.
On eut alors l'ino^énieuse idée à'ïnoculer toutes les prisons, c'est-à-dire de transférer dans chacune d'elles