CHAPITRE XV
un prisonnier du Luxembourg, qui serait censé faire de la propagande et organiser l'insurrection. Il fut fait ainsi à la Force, à Saint-Lazare, à Port-Libre, aux Madelonnettes et aux Carmes.
Conformément au programme, on prétendit qu'une conspiration avait été ourdie dans cette dernière prison, et une enquête eut lieu. Un prisonnier fut accusé d'avoir mal parlé de Robespierre, de l'avoir traité de « scélérat » et de « f.... gueux », un autre de s'être procuré une échelle de corde pour s'enfuir s'il en trouvait l'occasion. C'était tout... et ce fut assez pour dresser une liste de quarante-neuf conspirateurs, « princes, marquis, comtes, anciens militaires, anciens constituants, nobles et prêtres ». Ils avaient voulu, paraît-il, « consommer les plus horribles attentats envers les représentants du peuple (i) ».
La veille du jugement, Beauharnais écrivait à sa femme ces lignes exaltées :
« Le 4 thermidor, l'an II de la République une et ir divisible.
« Toutes les apparences de l'espèce d'interrogatoire, qu'on a fait subir aujourd'hui à un assez grand nombre de détenus, sont que je suis la victime des scélérates calomnies de plusieurs aristocrates, soi-disant patriotes, de cette maison. La présomption de cette infernale machination me suivra jusqu'au Tribunal révolutionnaire, ne me laisse aucun espoir de te revoir, mon amie,
(i) Wai.lox, le Tribuyial révolutionnaire, tome V.
ni d'embrasser mes chers enfants. Je ne te parlerai point de mes regrets; ma tendre affection pour eux^ l'attachement fraternel qui me lie à toi ne peuvent te laisser aucun doute sur le sentiment avec lequel je quitterai la vie, sous ces rapports. Je regrette également de me séparer d'une patrie que j'aime, pour laquelle j'aurais voulu donner mille fois ma vie, et que non seulement je ne pourrai plus servir, mais qui me verra échapper de son sein, en me supposant un mauvais citoyen. Cette idée déchirante ne me permet pas de ne te point recommander ma mémoire ; travaille à la réhabiliter en prouvant qu'une vie entière, consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité, doit aux yeux du peuple repousser d'odieux calomniateurs, pris surtout dans la classe des gens suspects. Ce travail doit être ajourné, car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent. Je mourrai avec ce calme qui permet cependant de s'attendrir pour des plus chères affections, mais avec ce courage qui caractérise un homme libre, une conscience pure et une âme honnête, dont les vœux les plus ardents sont pour la prospérité de la République... »
« Alexandre DE Beauharnais. »
yl) SoREL, la Prison des Carmes. — W.\li.ON, le Tribunal révolutionnaire, tome V.