‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 134 sur 310 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Four la troisième fois Delphine est reconduite à la maison d'arrêt, sans que les commissaires aient découvert le fameux carton caché sous le canapé.

Ces visites et ces interrogatoires à son domicile eurent pour Delphine le résultat le plus inattendu. Parmi les trois commissaires de la commune, qui étaient chargés de prendre la jeune femme à la maison d'arrêt et de l'y ramener, se trouvait un maître maçon nommé Gérôme. Gérôme était jeune et ses profondes convictions républicaines ne l'empêchaient nullement d'être accessible au charme et à la beauté. Il fut touché de la grâce de Delphine, de sa détresse, de ses larmes, et il se jura à lui-même de tout faire au monde, même au risque de sa vie, pour ravir au bourreau la « belle aristocrate ». A partir de ce moment, Gérôme n'eut plus qu'une idée, sauver Delphine. Mais laissons la parole à Astolphe lui-même, qui a raconté cette étrange aventure.

« Gérôme avait un libre accès dans les bureaux de Fouquier-Tinville ; là s'entassaient les papiers où se trouvait le nom de chaque détenu écroué dans les prisons de Paris. Ces feuilles passaient toutes dans un carton, où elles étaient empilées une à une par Fouquier-Tinville, qui les employait, à mesure et sans choix, pour fournir aux exécutions de la journée. Le nombre des feuilles se recrutait journellement de différents envois qui se faisaient de toutes les prisons de la ville. Naturellement les nouvelles feuilles étaient placées sous les anciennes. Gérôme savait où était le carton

fatal et. pendant six mois (i), il n'a pas manqué une seule fois de se rendre dans le bureau, à l'instant où il était sûr de n'être pas observé, pour s'assurer que la feuille sur laquelle était inscrit le nom de ma mère se trouvait toujours au fond du carton. Chaque jour il parcourait la liasse infernale jusqu'à ce qu'il eût retrouvé le nom de ma mère et la mettait au fond du carton; il n'osait pas supprimer la feuille parce qu'on en savait le nombre. Une fois le nom de Mme de Custine se trouva le premier. Gérôme frémit, et le remit sous les autres (2). »

Gérôme ne se contenta pas de préserver Delphine, il fit plus encore. Pendant les premiers mois de la détention de sa maîtresse, Nanette avait pu vivre et faire vivre Astolphe en vendant peu à peu ses effets et tout ce qui lui appartenait; mais il arriva fatalement un moment oià elle ne posséda plus rien ; elle se trouva dans la plus affreuse détresse et il ne restait plus aux deux infortunés qu'à mourir de faim.

Gérôme ne put supporter l'idée de laisser dans une pareille misère l'enfant de celle qu'il aimait ; sous les plus ingénieux prétextes, et avec la promesse d'un secret absolu, il força Nanette à accepter de petites sommes d'argent, qui lui permirent de vivre jusqu'à la mise en liberté de sa maîtresse.

De toutes les passions qu'a inspirées Delphine, et Dieu sait si elles sont nombreuses, pas une ne fut aussi

(i) Astolphe se trompe; il veut dire deux mois. (2) La Russie en 1^39, par Astolphe de Custine.

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