‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 135 sur 310 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

sincère et aussi désintéressée que celle de Gérôme. Homme du peuple, ardent révolutionnaire, il savait que tout le séparait de celle qu'il osait aimer sans oser le lui dire, qu'il n'avait rien à espérer, qu'elle ignorerait probablement toujours ses sentiments secrets, son attachement obscur et absolu. Et cependant cela ne l'empêcha pas de veiller sur elle, de se dévouer à elle et aux siens avec l'abnégation la plus complète. Le trait est assez rare et assez beau pour qu'on ne le laisse pas inaperçu.

Une des plus douces joies qu'éprouva Mme de Custine pendant sa longue détention lui fut causée par une chanson tendre et mélancolique qu'elle reçut un jour de Rheinsberg. Depuis des mois elle était sans nouvelles de sa mère et de son frère, qui n'osaient lui écrire de peur de la compromettre; elle ignorait d'eux tout absolument et ne savait ce qu'ils étaient devenus. De son côté, Mme de Sabran vivait dans une atroce anxiété, s'attendant chaque jour à apprendre la mort de sa fille chérie. Elle en était réduite à parcourir dans les rares feuilles publiques, qui parvenaient en Prusse, la liste des prisonniers qui avaient péri sur l'échafaud! Elle n'avait pas d'autre moyen de savoir si Delphine vivait encore !

Elle eut un jour l'ingénieuse idée d'envoyer à sa fille une chanson fort innocente, où elle lui faisait comprendre, en termes discrets, combien son sort cruel la touchait et combien elle espérait la revoir un jour.

Sur l'air de Jean-Jacques :

Je l'ai planté, je l'ai vu naître.

Est bien à moi, car l'ai fait naître, Ce beau Rosier! Plaisirs trop courts!

Il a fallu fuir, et peut-être Plus ne le verrai de mes jours !

Beau Rosier, cède à la tempête :

Faiblesse désarme fureurs ; Sous les autans courbe la tête.

Ou bien c'en est fait de tes fleurs !

Bien que me fis, mal que me causes, Et ton penser s'offrent à moi ; Auprès de toi n'ai vu que roses, Ne sens qu'épines loin de toi.

Étais ma joie, étais ma gloire!

Et mes plaisirs, et mon bonheur, Ne périras dans ma mémoire :

Ta racine tient à mon cœur!

Rosier, prends soin de ton feuillage; Sois beau, sois toujours vert, Afin que voye après l'orage Tes fleurs égayer mon hiver.

Enfin le 9-Thermidor arriva : la chute de Robespierre et son supplice marquèrent la fin de la Terreur, de cet horrible cauchemar. Quelques jours après les prisons étaient presque vides. Le Tribunal révolutionnaire fut supprimé, le Club des jacobins fermé, Dumas et Fouquier-Tinville montèrent à leur tour sur l'échafaud, juste récompense de leurs abominables crimes.

La première personne mise en liberté à la prison des

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