CHAPITRE XVI
Carmes fut Mme de Beauharnais; elle était intimement liée avec Tallien (i), et le célèbre proconsul s'empressa de la délivrer. Quand on vint lui annoncer qu'elle était libre, elle se trouva mal d'émotion et versa d'abondantes larmes; ses compagnons d'infortune, qui appréciaient son charme et sa bonté, applaudirent à sa délivrance; Mmes d'Aioruillon et de Lameth furent éoralement rendues à la liberté presque aussitôt.
Tous les amis, tous les parents de Mme de Custine étaient dispersés, personne ne songeait à s'occuper d'elle; Gérôme, qui lui avait été d'un si puissant secours, ne pouvait plus rien ; proscrit à son tour, comme ami de Robespierre, il avait dû se cacher au plus vite. Delphine, oubliée et abandonnée de tous, resta donc en prison.
Mais les règlements étaient moins rigoureux et Nanette put obtenir la permission de visiter sa chère maîtresse. Hélas! les nouvelles qu'elle lui apporta étaient plutôt désolantes : Astolphe, atteint d'une fièvre maligne, venait de passer plusieurs semaines entre la vie et la mort, et il n'avait été sauvé que grâce aux soins et au dévouement de sa bonne. Mais il était encore dans un tel état de faiblesse qu'on ne pouvait songer à le faire sortir. Deux mois se passèrent ainsi, Na-
(i) Tallien (1769-1820) fut d'abord clerc de notriire, puis il se jeta dans la politique et fut soupçonné d'avoir provoqué les massacres de Septembre. Député à la Convention, il fut envoyé à Bordeaux, où il exerça la plus sanguinaire des tyrannies. Converti à des idées modérées par Mme de Fontenai, il contribua à la chute de Robespierre et joua pendant plusieurs années un rôle important.
nette venant presque chaque jour voir sa maîtresse.
Cependant Delphine se désespérait de rester en prison et de ne pouvoir embrasser son fils; il n'y avait pas de raison pour que cette situation douloureuse prît fin.
Nanette, qui ne savait qu'imaginer pour venir en aide à la prisonnière, eut alors une idée de génie. Son père avait été pendant de longues années employé à la manufacture de porcelaine de Niederviller. En 1793 la manufacture avait été confisquée avec les autres biens du général et les ateliers fermés. Une cinquantaine d'ouvriers, tous Lorrains, vinrent à Paris chercher de l'ouvrage, et parmi eux était le père de Nanette. Celle-ci imagina de faire signer à sa maîtresse une demande de mise en liberté, puis elle vint trouver son père et lui demanda de l'apostiller, ainsi que ses camarades, ce qu'ils firent avec empressement ; Nanette alla remettre elle-même la pétition à Legendre, ancien boucher, qui présidait le bureau chargé de vérifier les demandes de mise en liberté.
Legendre, qui était plus occupé de fêter la dive bouteille que de songer aux détenus, jeta la pétition dans un carton ouvert, où reposaient déjà bien d'autres sollicitations du même genre, et il n'y pensa plus. La pétition aurait pu dormir encore de longs mois dans le carton, si un heureux hasard ne l'en avait fait sortir.
Un soir, le 13 vendémiaire, trois jeunes gens attaichés à Legendre reviennent dans le bureau après un joyeux repas; ils n'ont pas de lumière et font mille lolies dans l'obscurité; ils se poursuivent, bousculent