‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 137 sur 310 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

et font tomber les cartons, où se trouvent accumulées les pétitions. Un de ces jeunes fous, Rossigneux, déclare qu'il va ramasser au hasard une de ces feuilles volantes, et qu'il fera signer le soir même la liberté du détenu qu'elle concerne. Aussitôt dit, aussitôt fait. On apporte de la lumière, et l'on s'aperçoit que Rossigneux a pris entre mille la supplique de Mme de Custine, apostillée par les ouvriers de Niederviller. « Bravo, s'écrient les jeunes gens, nous allons donc délivrer la belle Custine, la seconde Roland. »

Legendre rentre à une heure du matin, complètement ivre, suivant sa coutume, et il signe tout ce qu'on veut.

Munis du précieux papier, les trois jeunes gens se précipitent aux Carmes, se font ouvrir les portes et conduire à la cellule de la prisonnière; mais celle-ci se refuse énergiquement à ouvrir, et à sortir au milieu de la nuit avec des inconnus. Ils reviennent le lendemain, à dix heures, et Delphine peut enfin quitter l'odieuse prison, oii elle végétait depuis huit mois. On était au 17 vendémiaire.

La joie de la jeune femme en retrouvant Astolphe fut bien attristée par la douleur de voir son malheureux enfant dans le plus triste état de santé ; le pauvre petit était encore sous le coup de la terrible maladie, qui l'avait mis aux portes du tombeau; il était resté « sourd et à moitié imbécile » .

La situation de Mme de Custine était vraiment affreuse. Son appartement avait été dévasté, pillé, ses meubles étaient encore sous scellés, elle n'avait plus

d'amis, plus de ressources et ne savait comment subvenir à son existence et à celle de son fils. Tant de souffrances, tant d'émotions violentes, finirent par venir à bout, non de son courage, mais de sa santé; elle succomba à la misère et tomba sérieusement malade de la jaunisse; elle resta alitée pendant près de cinq mois, soignée uniquement par la fidèle Nanette, et vivant de ressources dont elle ignorait la provenance; mais son état de maladie était tel qu'elle ne s'en souciait guère.

Quand elle fut enfin revenue à la santé, Delphine interrogea Nanette et celle-ci finit par lui avouer que, depuis six mois, elle faisait vivre la maison avec l'argent que Gérôme, du fond de sa cachette, lui envoyait chaque semaine, avec la recommandation expresse de n'en jamais rien dire. Elle lui apprit en même temps comment il lui avait sauvé la vie.

Mme de Custine profondément touchée de l'extraordinaire dévouement de cet homme qu'elle connaissait à peine et qu'elle croyait un de ses persécuteurs, fit tout au monde pour reconnaître les services si grands qu'il lui avait rendus. Elle l'aida à se cacher, puis, dès qu'elle le put, lui facilita les moyens de quitter la France et d'aller chercher fortune en Amérique (i).

(i) Gérôme revint en France sous le Consulat; il avait gagné en Amérique une petite fortune :

« Ma mère, écrit Astolphe, le traitait comme un ami; ma grand'mère de Sabran, revenue de l'émigration, le combla de marques de reconnaissance. Il n'a jamais voulu faire partie de notre société, il disait à ma mère : « Je viendrai vous voir quand « vous serez seule; lorsqu'il y aura du monde chez vous, je n'irai

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Ce n'est qu'au mois de novembre 1794 que Mme de Sabran eut la joie d'apprendre que Delphine était enfin en liberté. M. de Dreux-Brézé était installé à Lausanne avec sa femme ; par un Suisse qui avait pu faire le voyage de Paris et qu'il avait chargé de rechercher Delphine, il apprit qu'elle avait enfin quitté la prison des Carmes. Il s'empressa de prévenir Mme de Sabran de cet heureux événement.

« pas, vos amis me regarderaient comme une bête curieuse ; vous « me recevriez par bonté, car je connais votre cœur. Mais je « serais mal à mon aise chez vous; nous n'avons pas la même « éducation. Si j'ai fait quelque chose pour vous, vous avez fait « tout autant pour moi. Nous sommes quittes. » Ma mère est restée pour lui, en toute occasion, une amie fidèle et serviabld; on m'a élevé dans les sentiments de reconnaissance envers lui. Jl est mort au commencement de l'Empire. » (La Russie en 1S39.)

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