CHAPITRE X vu
la pauvre malheureuse, pourtant il y a quelque temps qu'elle était encore en prison. Mais à présent tranquillisez-vous : elle est là, retirée chez une amie, qui en a le plus grand soin, chez qui elle est en sûreté. Mais continuons notre récit.
« — Qu'y a-t-il pour votre service, me dit-elle?
« — Je voudrais vous parler un moment en particulier.
« — Vous pouvez parler, monsieur, il n'y a personne ici de trop : ces dames sont mes amies.
« — Permettez cependant, madame, que je ne confie ce qui m'amène qu'à vous.
« — Volontiers donc. »
« Et elle passa avec moi dans une chambre voisine. Seul avec elle, je ne lui dis mot. Je roulais seulement dans mes doigts le morceau de la lettre de sa mère que vous m'aviez confiée; elle l'aperçoit, le reconnaît, se jette dessus, l'arrache, et à peine fut-elle assurée que ses yeux ne l'ont point trompée, elle la colle à sa bouche, et puis voilà la bonne pauvre petite femme qui se met à fondre en larmes. Oh! monsieur, cette fille-là aime bien sa mère. J'étais si attendrie de la voir; je le suis encore d'y penser.
« — Où est-elle, ma mère? me dit-elle.
« — A Rheinsberg, chez le prince Henri.
« — Et mon frère?
« — Il est aussi avec elle.
« — C'est de sa part que vous venez?
« — Oui, un de mes amis, plus rapproché qu'elle des
26o MARQUISE DE CUSTINE
frontières, m'a chargé de passer chez vous pour lui rapporter de vos nouvelles.
« — Elle se porte bien, n'est-ce pas, elle et mon frère ?
« — Oui, tous deux se portent bien; et là-dessus les larmes se sont mises à recouler de plus belle.
« — Croyez-vous qu'il me serait bien difficile de traverser la France et l'Allemagne pour aller la voir?
« — Rien de plus aisé, madame : nous partirons ensemble; vous passerez pour ma femme, vous arriverez à Brisgaw, vous trouverez là M. le chevalier Séguier, qui se fera certainement un plaisir de vous accompagner jusqu'à Rheinsberg » .
« Bref, cet arrangement allait se conclure, lorsqu'elle a réfléchi que ses affaires pourraient souffrir de ce voyage. Elle travaille avec succès à rentrer, au nom de son fils, dans les biens de son malheureux mari et de son beau-père. Durant son absence, il pourrait s'élever quelques difficultés. J'ai alors proposé de remettre ce voyage à quelque temps, que durant cet intervalle on pourrait prévenir Mme de Sabran, qui se rendrait à Lausanne, qu'alors Mme de Custine se mettrait aussi en route pour le même endroit, et que la réunion tant désirée pourrait s'effectuer. Elle a approuvé le projet. Ainsi c'est à vous maintenant, monsieur, à le communiquer à Mme de Sabran et à faire fixer les époques. »
« Que dites-vous de ce projet, madame? Refuserezvous le baiser maternel à une pauvre fille, qui n'a plus