CHAPITRE XVII
douter, sa fille n'a pu passer la frontière! Mais qu'estelle devenue? A-t-elle été arrêtée? à quelle nouveau désastre faut-il s'attendre?
Enfin, après quelques jours de pénible anxiété, arrive une lettre de Séguier, qui remplit de joie le cœur de la bonne mère. Delphine, après bien des traverses, est arrivée à Baie; il l'a vue, il lui a parlé, elle est plus délicieuse que jamais!
A Mme de Sabran, à Klosterheilbronn, par Anspach.
Franconie.
(Monsieur le maître de poste d' Anspach est prié très instamment de faire passer tout de suite cette lettre.)
« Si vous n'êtes pas encore en route pour venir à Bâle, que votre premier cri en ouvrant cette lettre soit pour qu'on mette les chevaux à votre voiture; votre Delphine est ici, je viens de la voir, fraîche, jolie, c'est un véritable ange échappé de l'enfer; enviez donc mon bonheur, et venez s'il est possible être plus heureuse que moi.
« Figurez-vous que j'arrive ici, ne me doutant de rien, plein du chagrin que me donnaient les inquiétudes de vos dernières lettres. Je comptais faire partir un exprès qui eût été bien lent à me rassurer; à peiné arrivé, on me dit que Mme de Custine est dans la même auberge où je me trouve, à quatre pas de moi...
« Arrivez donc au plus tôt. Peut-être ne sera-t-elle
déjà plus à Bâle, mais une lettre laissée à la Cygogne (i ) dans cette ville vous apprendra où vous la trouverez. »
En recevant la lettre de Séguier, Mme de Sabran ne perd pas une seconde ; elle quitte en hâte Klosterheilbronn, et accourt à Bâle, le cœur inondé de joie. Là, nouvelle déception; sa fille n'est plus à la Cygogne, elle a dû abandonner Bâle précipitamment : son passeport en effet portait qu'elle se rendait à Baden, et les autorités avaient exigé qu'elle quittât la ville.
Grâce cependant à l'intervention d'un ami puissant, le célèbre Lavater (2), qui habitait Zurich et avec lequel Mme de Sabran était liée depuis de longues années, Delphine avait obtenu l'autorisation de se rendre dans cette dernière ville et d'y résider en attendant sa mère.
Fort heureusement, Séguier, avant de rejoindre son régiment, avait laissé à la Cygogne une courte lettre dans laquelle il informait Mme de Sabran de la nouvelle résidence de sa fille.
Mme de Sabran et Elzéar prennent à peine le temps de se reposer quelques heures à Bâle, et ils remontent
(1) L'auberge de la Cygogne, avec son enseigne, existe encore, mais elle est devenue l'hôtel de la Cigogne; elle est située dans le bas de la ville, presque sur le bord du Rhin.
(2) Lavater, pasteur protestant, né à Zurich en 1741, y mourut en 1801 des suites d'une blessure qu'il reçut en 1799, lors de la reprise de Zurich par les Français. Passionné pour le merveilleux, il crut à tous les thaumaturges et à tous les charlatans de son temps, Cagliostro, Mesmer, etc. ; il croyait surtout en lui-même, et sa croyance était partagée, car on faisait pour le voir et pour le consulter de véritables pèlerinages. 11 était d'une grande bienfaisance. 11 écrivit beaucoup; son principal ouvrage a pour titre: Essais phyiiognomiques .