CHAPITRE XVII
en voiture pour gagner Zurich. Enfin ils arrivent, morts de fatigue, mais soutenus par l'idée de revoir leur chère Delphine. Ils descendent à l'auberge de ÏÉ/)ée(i), demandent Mme de Custine, se précipitent dans une chambre qu'on leur indique au premier étage, et ils tombent dans les bras de celle qu'ils avaient cru ne jamais revoir. Tous trois sanglotaient éperdument, s'embrassaient, se serraient sur leur cœur, il leur était impossible d'articuler un mot. Enfin quand Mme de Sabran peu à peu reprit ses sens, elle ne put retenir cette exclamation en regardant Delphine : « Mon Dieu! ma fille, que tu es belle ! »
Ce que furent les premiers jours de la réunion, on peut aisément le deviner; avoir vécu quatre années, mille siècles, s'attendant chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, à recevoir la fatale nouvelle, à apprendre la mort atroce d'un être chéri, et le revoir vivant, le tenir dans ses bras, pouvoir oublier cet affreux cauchemar qui empoisonnait la vie, quelle joie, quel délire! Ces trois malheureux êtres, qui avaient si cruellement souffert, ne pouvaient croire à la réalité de leur bonheur; ils s'imaginaient par moment vivre un rêve dont le réveil serait horrible.
Les questions succédaient aux questions et Delphine dut reprendre vingt fois le récit des heures atroces qu'elle avait passées, le récit du martyre de son beau-
(1) L'auberge de l'Épée, devenue l'hôtel de l'Épée, est située dans le centre de la ville ; elle existe toujours avec son enseigne parlante.
père, de son infortuné mari, de tous les dangers qu'elle avait courus pendant sa longue détention, enfin du dévouement de Gérôme, auquel elle devait la vie. Mme de Sabran, Elzéar, ne se lassaient pas de l'entendre raconter ces heures terribles. A chaque instant ils pleuraient de bonheur, chaque mot, chaque phrase, provoquait un redoublement de larmes, mais des larmes de joie : « Ce fut peut-être, dit Astolphe, le moment le plus heureux de la vie de ma mère. »
En apprenant que Mme de Sabran et Delphine étaient réunies, Séguier écrivait à sa cousine :
M A Mulheim. ce 27 août 1795.
« Enfin vous devez être auprès de votre Delphine; voilà vos tourments, vos inquiétudes à leur fin, et en dépit de tous les capucins du monde, vous vous êtes écriée avec Rousseau : « Puissances du ciel, vous « m'avez donné une âme pour la douleur, donnez-m'en « une pour la félicité ! » Que ne suis-je là, dans un petit coin, pour partager votre bonheur, sans toutefois avoir l'indiscrétion de m'y mêler. Je vous y regarderais comme dans un ciel ouvert, j'y jouirais de votre présence comme nos dévotes disent que nous jouirons un jour de la présence de la divinité! Heureux par la seule contemplation et me gardant bien, moi profane, moi animal encore à moitié terrestre, d'en approcher de trop près. »
Le ton dithyrambique dont Séguier faisait usage