CHAPITRE X\/I
pour écrire à sa cousine pourrait paraître surprenant, si nous ne mettions le lecteur au courant de ce qui s'était passé lors de la rencontre à Baie de Delphine et du bel officier de l'armée de Condé. La jeune femme avait produit son effet ordinaire : Séguier, ébloui, charmé, s'était senti frappé au cœur et invinciblement entraîné; il n'avait pas caché du reste à l'aimable voyageuse l'impression profonde qu'elle avait faite sur lui. Aussi à partir de ce moment le verrons-nous se montrer pour Mme de Sabran l'ami le plus attentif, et entretenir avec elle une correspondance suivie, où il ne sera jamais question que de Delphine et de son irrésistible charme. Mme de Sabran et Delphine allèrent remercier Lavater, qui leur avait si grandement facilité leur réunion; de plus, Delphine avait à lui remettre une lettre d'un aventurier péruvien, Miranda (i), qu'elle fréquentait à Paris. En apercevant Mme de Custine, le grand philosophe se montra d'une étonnante perspicacité : il ne put s'empêcher de pousser un cri, et se tournant vers Mme de Sabran, il lui dit : « Ah! madame, que
(i) Miranda, aventurier péruvien, eut pour pensée dominante l'affranchissement de ses compatriotes; il prit du service successivement en Russie, en Angleterre et en France ; il fit, sous les ordres de Dumouriez, les campagnes de 1792 et 1793. La levée du blocus de Maëstricht, dont il était chargé, la perte de la bataille de Nerwinde, attribuée à ses fausses manœuvres, et surtout la chute des Girondins, qui étaient ses amis, le firent décréter d'accusation ; il fut pourtant acquitté. Incarcéré de nouveau au i8-Fructidor, et condamné à la déportation, il réussit à s'échapper. Il mourut dans les prisons de Cadix en 181 6, après avoir, pendant plusieurs années, fait la guerre aux Espagnols dans l'Amérique méridionale.
VOUS êtes une heureuse mère! Votre fille est transparente, jamais je n'ai vu tant de sincérité; on lit à travers son front ! »
L'entrevue fut charmante; Lavater accueillit avec joie ses visiteurs, il leur fit promettre de revenir souvent le voir, et il assura Delphine qu'il lui remettrait prochainement une réponse pour Miranda. Quelques jours après il lui envoyait la lettre promise, qui était accompagnée de cet étrange billet :
« Zurich, 1795.
« Je ne peux qu'écrire deux mots à l'aimable Custine- Sabran, parce que ma santé ne me permet pas d'écrire beaucoup.
« C'est assez de lui dire que sa bonté, naïveté, modestie, la clarté de son âme, la sérénité de son être me la fait aussi estimable qu'aimable.
« Restez toujours sœur-amie-Custine, cet enfant mâle, droit, bon, égal à toi, et le bon génie qui t'a guidée jusqu'ici ne te quittera jamais.
« Je respecte tous les individus que Dieu a respectés par une manière de les conduire toute singulière ; mon respect s'augmente, à raison qu'ils savent respecter Dieu, qui les a conduits si singulièrement.
a Vous m'avez apporté une lettre de Miranda, j'en suis flatté. C'est un homme qui enferme un monde d'hommes en soi. Que la nation (je voudrai dire espriteuse, parce que le mot spirituelle n'exprime pas ma