‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 147 sur 310 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

je lui rends toute la justice que son amour mérite. Il t'aimait véritablement.

M Oui, Delphine, c'était là peut-être le seul être digne de toi; quand on l'a trouvé une fois, comment peut-on espérer rencontrer le second de cet être unique, et comment se contenter à moins? Comment même avoir le désir, le pouvoir de le chercher? Tout autre choix, en faisant écrouler l'édifice romanesque dont ta jeune tête s'est entourée, te livrerait subitement à l'amertume des remords, en te privant du seul bonheur qui reste à ta vie, de la volupté des regrets et des souvenirs, qu'il changerait en poison. Et quel amant assez présomptueux oserait être le rival de l'amant qui n'est plus? Delphine, tu es forcée de convenir qu'après l'amour d'Alexandre, tout autre amour serait de la dégradation. Ne me soupçonne pas du désir de pénétrer tes secrets, — ce serait t'offenser, puisque tu m'as cent fois juré que tu n'en avais point pour moi, — ni de l'orgueil de te donner des conseils. Je ne fais sans doute que répéter ceux de ton cœur, et ne crois-tu pas que c'est lui qui te parle encore, quand tu entends la voix de ton frère? Elle retentira dans l'avenir pour te rappeler ton Alexandre.

« L'intérêt qu'Alexandre m'inspire, m'anime aussi. Vivant, il ne pouvait supporter l'idée de ton inconstance la plus éloignée après sa mort; mais aujourd'hui, délivré du joug mortel, tu juges qu'il a dépouillé avec son corps toutes les passions terrestres. Son amour existe, parce qu'il n'était autre chose qu'une accélérais

tion du mouvement de son âme, mais sa jalousie n'a pu le suivre dans l'éternité. Il voudrait te rendre heureuse, et non te tyranniser; il n'est plus jaloux de ton amour, il l'est toujours de ton bonheur. Il conçoit qu'à ton âge, tourmentée du vide de l'amour, gâtée par l'habitude d'être aimée, tu sentes le besoin d'attachement. Son seul désir est donc que son amour te serve à jamais de point de comparaison et de pierre de touche, pour juger du véritable, et ne point te laisser tromper. Tu ne peux être heureuse, à moins de retrouver dans un autre être le cœur, l'esprit, le charme, les grâces d'Alexandre. Alors tu ne lui feras pas d'infidélité Ce sera ce qui te charmait en lui, qui te charmera dans un autre; ce sera toujours Alexandre que tu aimeras, et peut-être son âme obtiendra-t-elle du Dieu de bonté d'animer un autre être pour recommencer ton bonheur. Ce sera le mot de l'énigme du sentiment que tu éprouveras, sans pouvoir te l'expliquer. Mais jusque-là souffre, attends avec patience, ou plutôt jouis avec paix de ce qui te reste.

« Ah! crois la fatale expérience de ton frère. Rien ne le consolera jamais de n'avoir pas concentré son bonheur dans la fraîcheur de ses sensations, dans le charme de ses rêves, dans la douceur de la mélancolie, et d'avoir attendu de sa sensibilité un autre bonheur qu'elle-même. »

La seconde lettre était accompagnée d'une invocation à Beauharnais lui-même :

« Oui, Alexandre! je te le jure à la face du ciel et

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