CHAPITRE XVII
sur l'autel de mon cœur, touché du sentiment que ma soeur t'inspirait pour moi, et des expressions que l'amour te dicta pour les peindre, je ferai tous mes efforts pour l'empêcher de t'oublier. Hélas! tu n'es plus qu'une ombre vaine, ou plutôt tu es un esprit divin. La noire mélancohe déploie sur moi ses ailes lugubres, quand je pense que la main qui a tracée cette lettre et le cœur où elle fut puisée, sont en poussière, et Delphine pourrait t'oublier! Tu pourrais t'anéantir aussi dans le cœur de Delphine! Elle pourrait donner un rival..., un vainqueur à ton souvenir! Non..., elle ne serait plus ma sœur..., elle n'eût pas été digne de t'aimer.
« Delphine! Alexandre n'est plus, et celui qu'il a chargé de plaider sa cause ne tardera pas de cesser d'être. Tu ris : on me croit loin du terme. Moi seul j'ai la conscience de ma mort. Sans apparence de danger, une langueur mortelle m'entraîne au tombeau. Quand le hasard te fera rencontrer ces mots, peut-être ne serai-je déjà plus. Ah! puissent-ils n'être jamais pour toi des reproches! Puisses-tu ne jamais rougir entre les tombes de ton frère et de ton amant! »
A la lecture des annotations d'Elzéar, Delphine crut devoir prendre la plume à son tour pour lui ouvrir son cœur, et lui dépeindre le singulier état d'âme dans lequel elle se trouvait :
(( J'ai lu avec sensibilité et reconnaissance, mon ami, ce que tu as mis sur une lettre de mon Alexandre. J'ai baisé vos deux écritures réunies et mes larmes les
ont inondées. Tu m'as rendu encore plus chères les lettres de mon Alexandre, en y joignant tes sentiments pour lui, pour moi. Ce que tu dis de ton expérience a retenti douloureusement dans mon cœur. L'idée que tu es malheureux, et par ton cœur, était la plus pénible à entrevoir. Dissipe ou calme ce tourment, car cette idée me rongerait le cœur, une fois séparée de toi. Je connais si bien ce malheur que tu me trouverais à ton unisson, et nous nous convenons si bien que ce point de rapprochement nous lierait encore davantage.
« Tes conseils, tes réflexions sages et tendres ont pénétré mon cœur, mais ne lui ont rien appris. Si je suis si malheureuse, c'est que je sens que ma faculté aimante est usée, que je ne suis plus susceptible que de sentiments passagers, qui salissent le cœur et ne rendent pas heureux. J'ai besoin d'aimer, et je ne peux plus aimer. Je crois que c'est assez rendre hommage à mon Alexandre et à sa mémoire. Oh! oui, il est dans mon cœur, il le remplit tout entier : les autres sont à peine dans ma tête. Sois donc tranquille : il ne sera jamais remplacé que par sa véritable image, et tu sais comme moi qu'on ne rencontre pas dans sa vie deux Alexandre. »
Mme de Sabran, Delphine, Elzéar, malgré la joie immense qu'ils éprouvaient de leur réunion, ne goûtaient pas un bonheur complet ; souvent une ombre venait assombrir leurs fronts et gâter leurs plus douces joies. C'est que le bonheur dont ils jouissaient n'était qu'éphémère, ils le savaient bien; un jour ou l'autre, il faudrait de nouveau se séparer et recommencer la même