‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 149 sur 310 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

vie troublée, angoissante, en proie à toutes les inquiétudes. Ils n'osaient aborder ce sujet qui les torturait, mais l'idée de la séparation prochaine et inévitable les hantait, et ils avaient dans l'âme cette préoccupation constante.

Delphine se décide enfin à écrire à son frère pour lui parler de son secret désir, et lui faire une discrète allusion à un retour en France, qui les réunirait tous et leur rendrait la douce intimité d'autrefois.

« Ton cœur n'est pas plus heureux que le mien : nous sommes sans intérêt, sans plaisir, sans bonheur. Nous nous aimons, nous serions bien ensemble, et cependant il faut nous quitter. Conserve au moins le désir continuel de venir me rejoindre. Que ce soit là tes pensées les plus habituelles. Ce qu'on veut bien, finit toujours par se faire et, comme je crois que tu voudras bien, j'emporterai dans mon cœur la ferme espérance que quelque jour nous nous réunirons pour ne plus nous quitter. Jusque-là, écris-moi, non pour m'écrire, mais pour causer avec moi, pour me dire tout ce qui t'occupera, tout ce qui se passera dans ton cœur. Tu n'as pas le besoin de la confiance; c'est que tu n'en connais pas le bonheur. Que je me trouverais heureuse de te le faire connaître ! Mais bientôt la distance, l'absence nous rendront peut-être encore étrangers l'un à l'autre. Oh! mon ami, il ne tient qu'à toi de les braver! C'est à ton cœur que je m'en rapporte. Compte sur le mien pour me rappeler à toi le plus que je pourrai. Tu connais jusqu'à mes plus secrètes pensées :

connais aussi et n'oublie jamais la tendresse que je te porte, et que rien n'aura jamais le pouvoir de détruire. »

Mme de Sabran, mise au courant par Elzéar des insinuations de sa sœur, finit enfin par aborder un jour le sujet qui lui tenait tant au cœur, et causer avec Delphine de ses projets d'avenir. Elle lui dit qu'elle ne voyait pas le calme revenu en France, qu'elle craignait de nouvelles menaces, de nouvelles catastrophes, et qu'il lui paraissait de la plus stricte sagesse de ne pas rentrer dans un pays où l'on pouvait encore courir de si grands dangers. Il serait si simple de faire revenir Astolphe et de s'installer tous ensemble, dans quelque joli coin d'Allemagne, où l'on vivrait en famille, pauvres et ignorés, mais heureux et contents. Pourquoi courir au-devant de nouvelles catastrophes, quand on pouvait si facilement les éviter?

Delphine objectait, non sans raison, que si elle quittait la France, elle n'y pourrait plus revenir, et qu'elle perdrait irrémédiablement le peu qui lui restait de fortune, car ce serait renoncer à jamais à rentrer dans les biens qui avaient été confisqués. Le pouvait-elle? Avait-elle le droit, par pusillanimité excessive, de ruiner Astolphe? Elle ne le croyait pas.

Et puis sa mère ne se faisait-elle pas illusion sur la situation en France? Elle était meilleure qu'elle ne le supposait, et il ne fallait pas juger de l'avenir par les drames d'un passé, qu'on ne reverrait certainement plus. Si sa mère était raisonnable, c'est elle au contraire qui reviendrait dans sa patrie.

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