‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 150 sur 310 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

11 est étrange de voir combien Delphine, malgré les dangers qu'elle a courus, malgré l'effondrement de sa fortune, malgré les catastrophes dont elle et les siens ont été victimes, garde peu rancune au régime qui l'a si cruellement et si injustement frappée; elle lui pardonne, et en dépit de tout, elle reste invinciblement attachée aux principes de la Révolution. Et cet état d'esprit, au moins curieux, n'est pas isolé, il en est de même chez beaucoup de ses contemporains.

Les préoccupations de Mme de Sabran et sonappréhension de rentrer en France n'étaient que trop justifiées par les événements. Si la fin de la Terreur avait amené un certain apaisement et une réaction contre les excès révolutionnaires, on était cependant bien loin encore de jouir à Paris d'une tranquillité parfaite. Les émeutes se succédaient périodiquement et dans les provinces les royalistes avaient provoqué de nombreux soulèvements.

En mai 1795, à la suite de la suppression du maximum, les denrées augmentèrent dans des proportions considérables; le i" prairial, une émeute éclata, la Convention fut envahie par une foule en armes qui demandait « du pain » ! Le député Feraud, qu'on prit pour le journaliste Fréron, fut massacré, et sa tête présentée au bout d'une pique au président Boissy d'Anglas (i).

(i) Boissy d'Anglas (1756-1826), ancien avocat au Parlement de Paris. Après Thermidor, il devint un des chefs de la réaction et fut nommé, en décembre 1794, membre du Comité de salut public. Proscrit au i8-Fructidor, il ne rentra en France qu'^iprès le i8-Brumaire.

Ces événements étaient bien de nature à inspirer à Mme de Sabran une médiocre confiance dans l'avenir.

Séguier avait été mis au courant par sa cousine des longues discussions qu'elle avait eues avec sa fille sur ce grave sujet du retour en France. Il craignait de voir Mme de Sabran céder aux désirs de Delphine, et il lui recommandait de se méfier des séductions de cette enchanteresse, de cette nouvelle « Circé », à laquelle on ne pouvait résister, il ne le savait que trop, et qui, en dépit de tout, était restée ardemment républicaine :

« A Dattingaw, ce 6 septembre 1795.

« Je vous en conjure, madame, prenez garde à vous! Vous arriverez auprès de votre Delphine, avec une manière de voir, de sentir que, suivant l'usage, vous croirez invariable. Mais aussitôt que vous l'aurez vue, cette séduisante fille, on vous parlera avec un ton de voix si doux, de jolis yeux accompagneront si bien ce qu'on vous dira, le sentiment de la persuasion sera exprimé avec tant de vérité dans cette jolie bouche, que vous serez entraînée.

« Vous riez, vous vous dites : il n'en sera pas de moi comme de ce jeune fol, dont deux jolis yeux bouleversent de suite la raison. Propos que tout cela. Vous n'en aurez pas moins éprouvé ce qui m'est arrivé à moi-même, car enfin j'étais tout aussi ancré que vous

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