‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 156 sur 310 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

de la sagesse et de la science. Là nous passions en revue ses dessins, ses profils, ses figures. Nous lisions avec intérêt et curiosité les notes, qu'il avait écrites au-dessous, et ses observations les plus fines nous frappaient toujours par leur justesse.

« Je fis une épître où je lui rappelai notre bonheur passé, qu'il avait augmenté en y contribuant, et où je lui peignais mon malheur présent. Il me répondit par des vers allemands pleins de génie. Mon enthousiasme pour lui était au comble. Je souffrais de le voir dépérir; sa santé s'altérait de jour en jour, et, loin de cacher son regret de quitter une vie, qu'il partageait avec ses amis, il ne contraignait point sa sensibilité, parce qu'il sentait son courage plus fort qu'elle. Tous ses soins étaient employés à consoler ses amis et sa famille, à leur assurer une aisance honnête. Ma mère lui disait un jour qu'elle avait bien foi dans la médecine, mais point dans les médecins : « Et moi, « dit-il, c'est le contraire, je ne crois guère à la méde- « cine, mais j'ai une grande confiance dans les méde- « cins, car je n'en ai d'autres que mes enfants. » En effet son fils et son gendre exerçaient cette profession.

« Nous le trouvâmes une fois sur un grand fauteuil de malade, il dit à ma mère : « Je voudrais pouvoir vous « l'offrir, mais c'est le trône de la faiblesse. » C'était Socrate mourant de sa belle mort. En lui faisant mes adieux, je lui demandai sa bénédiction. Il était dans son lit; ému par un atten Irissement que je ne cher-

chais point à dissimuler, il m'apposa sur la tête ses mains que j'avais baisées religieusement et baignées de mes larmes, puis il leva vers le ciel ses yeux humides, et son regard céleste semblait demander à l'Etre Suprême une partie de ses trésors pour les répandre sur moi. Il prononça quelques paroles sublimes, ensuite il m'embrassa, et moi, craio^nant de lui faire du mal en prolongeant cette scène touchante, je m'arrachai de ses bras le cœur serré, oppressé, et l'âme pleine de l'affreux pressentiment de ne le revoir jamais... »

Cependant Maurice Séguier, plus épris que jamais de la séduisante Delphine, écrivait fréquemment à Mme de Sabran; mais c'était toujours pour lui parler de sa fille avec un enthousiasme croissant. La vie si triste et si misérable de ce pauvre garçon était en effet complètement changée, il aimait, et il se raccrochait maintenant à l'espoir d'un bonheur qu'il n'osait plus espérer.

Mme de Sabran s'inquiète de cette passion imprévue, elle s'efforce de calmer Maurice, et elle le supplie « de renoncer à une inclination qui est une véritable folie ». Mais Séguier se déclare enchanté de a sa folie », il y tient plus qu'à toute la sagesse du monde, et il s'efforce de prouver à sa cousine. par de subtils raisonnements, que c'est elle qui est dans l'erreur, et que c'est lui qui détient la vérité :

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