CHAPITRE XVIII
« 20 octobre 1795, à Dettingen.
« Que VOUS êtes bonne de m'ouvrir votre cœur comme vous le faites, vos lettres m'ont rendu longtemps heureux, jamais je n'ai éprouvé en en lisant aucune, le ■charme nouveau que j'éprouve en lisant les vôtres; elles sont véritablement ce que toutes les lettres devraient être, l'épanchement de notre cœur; auprès de celles-là comme les lettres que l'esprit seul dicte paraissent fastidieuses !
« Vous craignez donc en me parlant de votre Delphine ■de m'en trop occuper : et une idée trop suivie à mon âge « peut être dangereuse et, ma tête exaltée, je deviendrais -«/b/, car il n'y a pas de doute que l'amour ne soit une « folie ». Eh bien, bonne et véritable amie, laissez-moi courir ce danger; quel est l'homme qui dans ce monde n'a pas son petit grain de folie ; le mien sera celui-là, et une fois que je l'aurai, je le sens déjà dans mon sangfroid actuel, je ne Le changerais pas pour tous les autres; car enfin la folie par elle-même n'est pas une <:hose nuisible, elle ne l'est que par ses suites, et quelles suites fâcheuses pourrait avoir une folie, fondée sur tout ce qu'il y a d'aimable et de bon dans ce monde ; une pareille folie ne serait réellement que l'enthousiasme du beau, et un tel enthousiasme n'est-il pas le véritable père du bien. »
Séguier se plaint du reste de recevoir bien rarement •des lettres de Delphine. Si Mme de Sabran s'en réjouit en se disant : « Tant mieux, il en oubliera plus tôt ses
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folies » elle se trompe complètement : « Je n'en deviendrai que plus fol encore », lui dit en riant le jeune homme, et il ajoute : « Cette folie manquait à ma situation; tout émigré bien constitué doit être gueux, vagabond et amoureux... Grâces au ciel, je vais maintenant être parfait. »
Mme de Sabran a raconté à Maurice qu'elle a fait une chute grave en se promenant dans Zurich, qu'elle a presque perdu connaissance, et qu'elle a regretté de ne pas s'être endormi de son dernier sommeil. Il la morigène gaiement :
M Ce 9 novembre 1795.
« Mon Dieu, que j'ai été effrayé de ce récit que vous me faites de votre chute au milieu de Zurich; et le sang-froid avec lequel vous me dites que vous avez été presque fâchée de sortir de cet état d'insensibilité! Pourquoi donc ce dégoût de la vie; soyez affligée à la bonne heure, sentez vivement combien il est cruel de se voir séparé d'une fille aimable, et d'être au moment de vous éloigner aussi d'un fils chéri, mais je ne vois pas là de quoi justifier votre goût pour l'autre monde; on ne meurt qu'une fois, madame Sabran, songez-y bien; en vain une fois morte, serez-vous fâchée d'avoir pris si inconsidérément votre parti, l'avare Achéron ne lâchera point sa proie; et puis alors, comme le désir de revoir et votre Delphine et votre Elzéar vous tiendra toujours, vous verrez que pour contenter ce désir, il