CHAPITRE XVIII
faudra qu'ils fassent aussi le voyage! Non, pas de cela, s'il vous plaît; je vous avertis que pour ce qui me regarde, je les en empêcherai tant que je pourrai, et, dussiez-vous trouver le temps long là-bas, je tâcherai qu'ils n'y aillent que le plus tard possible... »
Cependant les nouvelles que l'on recevait de France étaient peu rassurantes. La nouvelle constitution républicaine (i), élaborée par la Convention, avait provoqué les protestations et les colères des royalistes. Le 13 vendémiaire (octobre), une partie des sections de la garde nationale se soulevèrent et elles marchèrent contre l'Assemblée. Pour en avoir raison, Bonaparte et Barras durent les mitrailler près de Saint-Roch.
Mme de Sabran, que toutes ces nouvelles alarmait à l'extrême, n'avait pas eu le courage de repartir immédiatement pour Rheinsberg; elle ne pouvait se décider à s'éloigner de la frontière de la France, et elle rôdait toujours à Baie et dans les environs, dans l'espoir qu'un heureux hasard lui ferait revoir Delphine.
Elle ne se trompait pas. En apprenant que sa mère devait se trouver un jour à Kehl, près de Strasbourg,
(i) Avant de se séparer (26 octobre 1795) la Convention avait partagé le pouvoir législatif entre deux Conseils :
I" Celui des Cinq-Cents qui proposait les résolutions;
2" Celui des deux cent cinquante ou des Anciens qui les transformait en lois.
Le pouvoir exécutif était confié à un comité de cinq directeurs choisis parmi les Anciens. Ce comité était choisi sur une liste de dix noms dressée par les Cinq-Cents ; chacun d'eux avait la présidence pendant trois mois.
Mme de Custine, au péril de ses jours, s'échappa de Niederviller et courut embrasser une fois encore celle qu'elle chérissait si tendrement. Heureusement pour elle, cette imprudence grave fut ignorée, et elle put regagner ses pénates sans encombre.
chapitrp: XIX
Mme de Custine revient à Paris avec Astolphe. — Elle fait des démarches pour rentrer en possession de ses biens confisqués, — Correspondanf'e avec Elzéar. — Correspondance avec le chevalier Séguier. — Mme de Custine passe l'été à Niederviller.
Après avoir passé quelques jours à Niederviller, où elle avait retrouvé son fils et Nanette, Mme de Custine, sans souci des événements et des dangers qui pouvaient en résulter pour elle, prit la route de Paris; elle y arriva vers la fin de décembre 1795. Elle allait y mener pendant plusieurs années une existence inquiète, misérable, sans cesse troublée par les agitations de la politique.
Aussitôt arrivée, elle reprit sa vie triste et solitaire, s occupant de son fils, et s'adonnant à la peinture, qui était devenue sa grande distraction; elle passait la plus grande partie de sa journée dans son atelier. Elle ne sortait guère que pour faire des démarches auprès des puissants du jour, et s'efforcer de retrouver quelques épaves de sa fortune, et de celle des siens. Grâce à sa compagne de prison, Mme de Beauharnais, qui venait d'épouser le général Bonaparte, et avec
laquelle elle avait conservé d'amicales relations, elle obtint des recommandations précieuses, et elle fit quelques connaissances, qui lui furent on ne peut plus utiles. C'est ainsi qu'elle se lia avec Tallien, Fouché (i), Boissy d'Anglas, Barthélémy (2), qui devinrent ses « grands amis ». Tous furent plus ou moins sensibles à la beauté et aux larmes de la jeune et séduisante solliciteuse. Fouché et Boissy d'Anglas, en particulier, éprouvèrent pour elle des sentiments très vifs et restèrent intimement liés avec elle (3).
Par leur entremise, ses justes réclamations, au lieu d'être brutalement rejetées, furent bientôt en assez bonne voie.
Malheureusement sa santé était mauvaise ; elle ressentait maintenant le contre-coup des terribles épreuves qu'elle avait traversées, et, malgré l'énergie qui ne
(1) Fouché (Joseph), duc d'Otrante (i 759-1 820), élevé k TOratoire, il professa dans plusieurs collèges de cette congrégation. Nommé à la Convention en 1792, il fut chargé d'organiser la résistance contre l'insurrection vendéenne, puis envoyé à Lyon avec Collot d'Herbois pour mettre à exécution le décret de destruction prononcé contre cette ville. Il écrivait le 19 décembre 1793 : " Exerçons la justice à l'exemple de la Nature! Frappons comme la foudre et que la cendre même de nos ennemis disparaisse du sol de la Liberté ! » Il prit sa part des massacres ordonnés par Collot d'Herbois. Revenu à Paris il se brouilla avec Robespierre et contribua à le renverser au 9-Thermidor.
(2) Barthélémy (François, marquis de) (1750- 1836) était chargé d'affaires en Angleterre quand éclata la Révolution. Nommé ministre plénipotentiaire en Suisse, c'est lui qui dirigea les négociations qui amenèrent la paix de Bàle.
(3) M. La Caille a eu entre les mains une correspondance entre Delphine et Fouché et aussi Boissy d'Anglas, mais ces lettres n'étaient pas de nature à être publiées, et elles ont été détruites.