‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 159 sur 310 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

l'abandonnait pas, elle restait souvent pendant des heures dans un accablement complet, incapable de réagir. Sa santé n'était pas sa seule ni sa plus cruelle préoccupation; il lui fallait assurer son existence et celle d'Astolphe; or, ses ressources étaient infimes; elle vivait dans une médiocrité voisine de la misère, et sans cesse elle devait se débattre au milieu des plus pénibles soucis pécuniaires.

Pour surcroît de malheur, la correspondance avec les siens était fort difficile ; les lettres ne parvenaient que rarement, la plupart étaient confisquées ou égarées. Après les joies si profondes de la réunion, Delphine se désolait de se trouver de nouveau dans un isolement presque complet. Son frère, malgré ses promesses, ne lui écrivait que très rarement. Il résidait à ce moment à Venise, où sa mère l'avait envoyé, pour le distraire de la mélancolie qui le rongeait. Delphine lui écrit dans les premiers jours de 1796 :

« Paris, 10 janvier 1796 (i).

« Me voilà donc à Paris ! voilà toutes les barrières refermées entre moi et un rayon de bonheur! il n'est plus pour moi que ténèbres profondes. Mais dis-moi donc, mon cher ami, pourquoi je n'ai pas une ligne de toi, aie un peu pitié de ta pauvre et triste Delphine.

« Pourquoi donc restes-tu si longtemps où tu es? Est-ce que tu n'aimerais pas mieux voyager dans ce

(i) Communiquée par M. Prat.

beau pays? Cela te serait salutaire à tous égards. N'oublie pas, je te prie, lorsque tu seras près de Milan, d'aller aux îles Borromées, voir le colosse de saint Charles Borromée, et surtout d'aller dans son nez, en l'honneur de tous les grands nez de notre connaissance. N'oublie pas cela, je te prie.

« Ecris-moi souvent, mon ami, envoie-moi quelquefois des vers, la romance que je t'ai demandée. J'ai fait faire par M. Girard (i) des airs pour les autres. Ce pauvre M. Girard, comme il t'est attaché! Il s'attendrit en songeant au grand salon d'Anisy. Les souvenirsde ce temps-là sont pour moi autant de contes de fée. Si jamais on peut nous raconter ce temps-ci, ce sera une histoire autrement incroyable.

« D'après ce que tu avais mandé à Eléonore (2) de la fontaine dont parle Pline, je me suis mise à lire Pline, et j'en suis tout enthousiasmée. Mon Dieu, que tu es heureux de parcourir la patrie de ces grands hommes ! Je ne m'en suis pas tenue à Pline, je lis Cicéron, et puis Plutarque. Cicéron est fort aimable, mais il a peu de caractère; il ne sera jamais mon héros.

« J'ai reçu des nouvelles d'Eléonore; elle a rejoint le sire de Merkatz (3), cela me fait un bien extrême; c'est un grand repos pour moi.

(i) L'abbé Girard, qui habitait Orléans, était très lié avec Mme de Sabran et ses enfantn.

(2) Mme de Sabran. Sa fille la désigne souvent par son prénom à partir de leur réunion en Suisse.

(3) Nom d'une petite ferme que le prince Henri venait de donner au chevalier de Boufflers.

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