CHAPITRE XIX
« Tu me parles de mes projets. Ce n'est pas l'été que je compte aller voir la mère, c'est l'hiver prochain- Mais comment oser former des projets? à peine est-on sûrs du lendemain. Oh! que ne peutnDn m'assurer que cette année nous réunira n'importe 011, fût-ce même à la Chine.
(( Adieu, je suis triste, et surtout de mauvaise humeur de ne pas te dire tout ce que j'ai sur le cœur. Adieu, je t'embrasse tendrement. J'aime toujours le Griffon (i). Si tu lui écris, parle-lui de moi. »
Pendant que Delphine se plaignait du silence de son frère, Elzéar, de son côté, l'accusait d'oubli, d'ingratitude, et au lieu de recevoir de lui une lettre de tendresse, comme elle l'espérait, elle reçut une lettre de reproches, et d'une tristesse navrante. Elle lui répond :
(I Ce 10 février 1796.
« Ta lettre est touchante, mon ami, et fait couler mes larmes, mais comment peux-tu me dire que je t'oublie? Comment peux-tu accuser ton amie, ta seule amie en ce monde, d'oubli ou d'indifïérence? Cher Elzéar, connais donc mieux ce pauvre cœur que tu injuries, tandis qu'il ne bat que pour toi, pour la mère et pour Astolphe. Vous êtes la pensée consolante, le reste n'est que larmes, regrets, tombeaux! Pour vivre, pour surmonter tant d'horreurs,, il faut penser à toi, et tu oses dire que je t'oublie! Il est
(i) Surnom donné par Delphine au chevalier Séguier.
vrai que je t'ai peu écrit. D'abord je pourrais te faire le même reproche, et puis j'ai été malade, et je le suis encore. Je suis tombée dans une telle apathie et un tel découragement, que j'ai toutes les peines du monde à écrire quatre lignes. Chaque jour mon courage diminue, une tristesse profonde me dévore. Toi, la mère, Astolphe. peut-être le Griffon^ dans un petit coin de la terre bien calme et bien tranquille, voilà ce qu'il faudrait à mon cœur.
« La vie que je mène ici est contrastante avec les impressions de mon âme. J'y suis si mal! Cependant je vis dans une profonde retraite. Je vois fort peu de monde, mais aucun intérêt ne m'attache, et tu sais pour moi ce que c'est qu'une vie sans intérêt : c'est une espèce de mort anticipée. Si tu veux que je reprenne courage, cher ami, il faut m'écrire souvent, il faut m'envoyer quelques romances, quelques vers, enfin il faut te charger de me faire aimer la vie.
« Tu me parles de projets ; je n'en ai aucun que d'arranger les affaires de lamère. Si je n'y parviens pas, alors, l'hiver prochain, j'irai à Berlin. Quant à présent, je végète; le moment est peu favorable pour aucune afifaire. Je peins, je m'occupe, je rêve, je pleure, voilà toute mon histoire, et par-dessus tout cela, je souffre. Je maigris à vue d'oeil, je change, je deviens affreuse; ainsi prépare-toi à m'aimer laide comme tu m'as aimée jolie. Je suis encore dans mon lit avec de la fièvre, ce qui fait que je ne t'écrirai que peu de lignes.
« Adieu, cher et tendre ami, aime-moi bien ; je tremble