CHAPITRE XIX
Quelqu'un, me dit-elle, lui a conseillé de ne plus m'écrire, ni même à vous. « Plutôt mourir^ continue- « t-elle; et que me serait la vie sans nouvelles de ce qui « m'est cher? Non, jamais! » Elle pense d'ailleurs qu'il n'y a pas le plus petit inconvénient, de la manière •dont ses correspondances sont arrangées.
« Plus loin elle me fait part d'une découverte, qu'en y réfléchissant bien, elle vient de faire. Le sujet si grave de ses réflexions était de savoir quelle pouvait être la 'Cause qui m'avait décidé à prendre tout de suite pour elle un intérêt si vif : « Est-ce que ce serait ma figure ? « me dit-elle d'un air étonné. Oh ! me préserve le ciel « d'être aimée de cette manière ! La figure est un si (( faible avantage et si passager, etc.. »
« J'ai ri comme un fou en lisant ce passage. La bonhomie avec laquelle elle me conte ce grand malheur d'être -aimée, parce qu'on est jolie, me paraît charmante. Beaucoup de femmes se consoleraient de ce qui l'afflige, •cette bonne Delphine. Ce qu'il y a de fâcheux pour elle, c'est que je suis loin de vouloir la consoler à cet égard: Mon attachement s'accommode beaucoup de cette beauté qui la fâche si fort; elle aura beau dire, elle sera mise en compte au premier rang, a Ainsi donc, « conclut-elle, si je n'étais plus jolie, adieu votre inté- « rêt ! » La conclusion ne vaut guère mieux que le raisonnement; mais elle a cet avantage, qu'il est plus difficile d'y répondre.
« Oh! madame Sabran, à quel point je m'y attache -de plus en plus chaque jour, à votre charmante fille! Je
crois que, comme vous me l'avez prédit, je deviens fou; car, s'il vous en souvient, « V amour n'est qu'une « folie ».
« A la Hn de sa lettre, elle me dit que sa santé n'est pas trop bonne. Pourquoi donc ne se met-elle pas au régime pour la rétablir? Si la volupté de la maladie allait la prendre comme la volupté du malheur !
« Je voudrais que dans tous les amours, qu'elle fait sur son chemin, elle jetât quelque charme sur quelque bon médecin, qui malgré elle la forçât de se porter bien. Qu'a-t-on à faire en ce moment de mieux en France que de soigner sa santé? Dans les temps malheureux ne faut-il pas songer à allonger sa vie pour des temps plus heureux ? Ce profit de santé est une victoire sur le malheur. »
Il était écrit que la passion de Séguier passerait par de cruelles alternatives. Le jeune officier se crovait définitivement fort bien en cour, quand un beau matin Delphine s'avise qu'il se montre trop passionné dans sa correspondance, et elle lui signifie tout net qu'elle ne veut plus recevoir ses lettres directement : à l'avenir il devra les faire passer par l'intermédiaire de Mme de Sabran.
Maurice reste d'abord consterné d'un arrêt si inattendu, puis, sous le coup de la colère, et croyant tous ses projets d'avenir à^jamais détruits, il se décide à prendre un parti héroïque et radical. Il écrit à la frivole Delphine que dans les conditions nouvelles qu'elle lui