‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 163 sur 310 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

impose il croit préférable de cesser toute correspondance.

En même temps il raconte à sa cousine sa triste mésaventure et la douleur dont il est accablé :

« Bonne Eléonore, c'en est fait de mon bonheur ; il n'a pas été de longue durée, je ne l'ai entrevu que pour le voir disparaître. Vous aviez bien raison de me dire que ce temps-ci n'était point le temps des vrais attachements, que la politique avait tué V amour : ce que vous disiez là pour moi s'est vérifié contre moi!... Aimant comme un sot, faisant de beaux projets pour l'avenir, me nourrissant de cette vieille nourriture de tous les amants, d'espérance et de songes, un beau matin je me suis trouvé seul. »

Nous ne surprendrons pas nos lecteurs en leur disant que Séguier, après l'envoi de sa belle lettre de rupture, était tombé dans un grand abattement ; la réflexion aidant, il s'était amèrement reproché d'avoir si sottement pris de travers des recommandations, qui, après tout, n'étaient peut-être qu'une boutade sans conséquence. Après s'être montré fier et hautain, il ne cherchait qu'à se faire humble et modeste, et à tâcher de renouer la liaison qui lui tenait tant au cœur.

Maurice n'avait pas lieu de se désespérer ni de s'émouvoir outre mesure; Delphine n'avait pas attaché à sa lettre plus d'importance qu'elle ne méritait; elle n'en attacha pas davantage à la réponse de son ami, ni au congé qu'il lui donnait, et elle continua à lui écrire comme si rien ne s'était passé.

3o6 MARQUISE DE CUSTINE

Le pauvre Maurice avait d'autant plus besoin de cette passion pour le rattacher à l'existence, qu'il jugeait sa situation présente avec un grand pessimisme, qu'il voyait sa jeunesse gâchée dans de stériles efforts, et que l'avenir lui apparaissait sous les couleurs les plus sombres.

Il écrivait tristement à Mme de Sabran :

« Je n'avais jamais réfléchi aussi sérieusement sur la longueur du temps que je suis émigré; voilà cinq ans et les plus belles années de ma vie, celles de vingt à vingt-cinq ans, confinées dans la tristesse^ dans V ennui; elles sont passées et il ne m'en reste pas seulement un souvenir pour embellir mon vieil âge; ainsi donc dans le temps où l'on vit de sa vie présente, mon existence n'aura été qu'une végétation, et dans le temps où je devrai vivre de ma vie passée, de quoi vivrais-je, puisque réellement je n'aurai pas vécu... Les gens plus âgés que moi ont beau me le répéter, ils ont beau m'exalter les douleurs des habitudes rompues, je crois que ce sont les hommes de mon âge à qui la Révolution a fait le plus de tort; dire autrement, c'est vouloir comparer les jouissances si vives des passions aux jouissances émoussées de l'habitude. Jeune, on sent, on touche le bonheur; vieux, que fait-on que le rêver? »

Cependant Delphine cherchait à faire quelques projets pour la saison d'été ; elle avait l'intention d'aller d'abord aux eaux de Plombières, puis de s'installer à Niederviller avec son hls pour plusieurs mois. Elle songeait même à retourner en Allemagne pour revoir sa

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