CHAPITRE XIX
tendre mère, mais la difficulté de sortir de France était toujours assez grande, et elle ne savait pas s'il lui serait possible d'obtenir un passeport. Et puis, raison majeure •entre toutes, pour voyager il faut de l'argent, et Delphine avait à peine de quoi vivre.
Les événements se chargèrent de couper court à ses hésitations. La situation politique était restée profon- •dément troublée : les Jacobins et les Royalistes continuaient à agiter le pays, et il en résultait un état •d'inquiétude extrême; les émeutes, les complots se succédaient. Des troubles graves s'élevèrent à Paris et en province; la surveillance et l'inquisition devinrent beaucoup plus rigoureuses.
Il était impossible de songer à sortir de France. Mme de Custine dut abandonner ses projets de voyage et se résigner à passer l'été à Niederviller. En même temps toute correspondance fut arrêtée pendant plu- •sieurs mois, et Mme de Sabran, horriblement inquiète, fut obligée de s'adresser au roi de Prusse pour savoir •ce que Delphine était devenue (i).
(i) Lettre copiée par ordre du roi pour Mme la comtesse de Sabran :
« Paris, 4 sept. 1796.
<« Mme de Custine est à sa terre de Niederviller en Alsace ; une lettre que j'ai reçue d'elle, il y a quinze jours, me prouve qu'elle ■est en bonne santé. Je ne saurais assez recommander à Mme de S. de suspendre dans ce moment la correspondance, pour ménager la liberté de sa fille. L'occasion des courriers extraordinaires me procurera les moyens de l'informer de ce qu'elle désire d'apprendre, <t même de lui faire passer quelques lettres.
« De Sandoz Rollin. »>
3o8 MARQUISE DE CUSTINE
Enfin, au mois de septembre, Mme de Sabran reçoit une longue lettre de sa fille, oii elle lui raconte son voyage de Paris à Niederviller; elle est si misérable qu'elle a dû prendre la voiture publique avec Astolphe et Nanette, et subir de fâcheuses promiscuités. Elle raconte à sa mère ses mésaventures, et elle la charore en même temps de transmettre une lettre à Séguier. Celui-ci, tout joyeux, écrit à sa cousine :
« Anadingen en Wurtemberg.
Septembre 1796.
« Vous avez donc des nouvelles de cette gentille Delphine; plus que cela, vous me faites passer une lettre d'elle. Combien il y avait de temps que je n'avais joui d'un pareil bonheur! Ce jour-là, tout fier du trésor que je possédais, comme je me suis senti au-dessus de moi-même ! Nous marchions justement à l'ennemi, quand on me l'a remise; jamais je ne me suis trouvé plus tranquille, il me semblait impossible qu'il pût m'arriver quelque malheur.
« Cette aimable, cette gentille Delphine, voyager ainsi par la diligence, près de quelque vilain bonnet rouge, peut-être de quelque grossier Jacobin, heurtée, cahotée, trouvant les auberges pleines de quelques nouvelles réquisitions, marchant de force aux frontières, questionnée indécemment par quelques gendarmes sur les raisons de son voyage ! . . .
« Cette bonne Delphine! le croiriez-vous, madame