CHAPITRE XIX
Sabran? malgré cette longue absence, des milliers d'événements de cette France toujours révolutionnaire qui devraient m'avoir effacé de sa mémoire, elle pense quelquefois à moi, elle a la bonté de s'en occuper. Si elle avait de l'argent, me dit-elle, son emploi serait bientôt fait, elle viendrait en Allemagne vous voir, mais elle n'en a pas, et elle est obligée de rester seule avec son fils. Cruel monde! de l'argent, de l'argent, il faut de l'argent pour s'aimer, il faut de l'argent pour se voir! l'être misérable n'a ni parents, ni amis, ni maîtresse (i)! »
La lettre de Delphine électrise à ce point Maurice qu'il songe à pénétrer en France, à braver tous les dangers pour revoir celle qu'il aime, et s'efforcer de la préserver des périls qui la menacent. Il est vrai qu'à ce moment, il est à Baie, dans ce même hôtel de la Cygogne, dans cette même chambre, où un an auparavant il a rencontré Delphine, et tous les souvenirs de cette réunion lui reviennent en foule et le troublent.
Sur ces entrefaites, Mme de Sabran, touchée de la vie misérable de son cousin, lui offre de venir la rejoindre à Rheinsberg : le prince Henri lui a donné la jolie petite ferme de Merkatz, et Séguier y trouverait non seulement une charmante résidence, mais peut-être aussi le calme et le bonheur. Pour lui montrer qu'il ne lui serait point à charge, elle lui fait « le détail le plus pittoresque des vaches, des cochons, des poules, des
(i) Papiers Prat.
oies, des dindons qui se trouvent en troupeaux dans son ermitage ».
Boufflers joint ses instances à celles de Mme de- Sabran.
Séguier est absolument séduit ; il a hâte d'abandonner la vie inutile qu'il mène depuis cinq ans, et il accepteavec joie la proposition qui lui est faite de si bon cœur. Il annonce son arrivée pour le mois de janvier 1797.