‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 168 sur 310 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

si bien aimée... et je compare ma position! Désintéressée de tout, aimée de beaucoup de gens, mais pas d'un seul, comme je voudrais l'être; point d'esprit dans l'amour d'à présent, et c'est pourtant nécessaire pour charmer la vie, pour l'embellir, pour en ôter la monotonie.

« Que deviendrai-je donc, ma mère, quand mes belles années seront passées? seule, toujours seule. Un fils que j'adore mais que les destinées doivent éloigner de moi... Adieu les adorateurs! Adieu les obligeants! Des livres, des pinceaux, de l'encre et du papier, voilà tout ce qui me restera comme ressource. Je ne serai bonne à rien, nécessaire à personne... belle fin! Au lieu de cela, si je trouvais un homme aimable comme le bon Merkatz, je lui consacrerais ma vie, je ne le ferais pas tant enrager que toi, et de peur qu'une autre ne l'épouse, je l'épouserais. Que de chimères! »

Puis passant du sérieux au frivole, Delphine, suivant son habitude, raconte à sa mère ce qu'il advient de ses amis :

« L'ami It est toujours le même, bon et aimable.

« J'ai revu Lolo^ il a fait le gentil et l'aimable. Le petit B. je ne le vois plus ! Bois, toujours le même. Mme de laRochef (i) est ici, je la vois aussi. Je vois peu de monde, je mène une vie très retirée; mon cœur sent plus que jamais qu'il est vide et malheureux.

« Adieu, ma bonne mère. Astolphe s'arrange à mer-

(i) La comtesse Alexandre de La Rochefoucauld.

.3i6 MARQUISE DE CUSTINE

veille avec son gouverneur; ce dernier est un vrai trésor, rempli de douceur et d'amabilité (i).

« Adieu, encore une fois, je t'embrasse tendrement. Quand aurai-je donc ta robe et ta bague? Je meurs d'impatience d'avoir tout cela, la vilaine dame! Et le -déjeuner, l'as-tu (2)?

a J'ai enfin ta cassette ; mais je n'y ai trouvé que d'une écriture ; il n'y a pas un mot de la tienne, ni ton portrait, ni celui du chevalier. Cela m'a extrêmement attristée : j'ai écrit à Thirion pour en savoir la raison (3). »

Le désir de Delphine de voir sa mère épouser le chevalier allait se réaliser plus tôt qu'elle ne le pensait. Mme de Sabran lui écrivait, en effet, quelques jours après, que la chose était décidée irrévocablement, et que Boufflers et elle allaient enfin légitimer des liens qui •duraient depuis vingt ans. Delphine est ravie de cette bonne nouvelle, et sa joie est d'autant plus grande que Boufflers parle de revenir en France :

(i) Mme de Custine avait fait venir de Baie un jeune Allemand, nommé Berstœcher, pour faire l'éducation d'Astolphe.

(2) Delphine avait envoyé à sa mère, par l'intermédiaire de Séguier, un déjeuner en porcelaine orné de peintures de sa main. Maurice en fait ainsi la description à Mme de Sabran : « J'ai cru voir tout le cimetière de la porte de Halle s'étaler sur ma table : ce sont des tombeaux, des urnes, des mausolées de tous les genres. La fameuse Artémise ne prenait certainement pas son café dans un déjeuner plus lugubre ; je ne vous en fais aucun autre détail pour vous laisser le plaisir de la surprise. »

(3) Cette cassette contenait la correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers; ce dernier, en partant pour l'émigration, l'avait confiée à son secrétaire M. Thirion. Il venait >de lui écrire de la remettre à Mme de Custine.

Page 1