‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 169 sur 310 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

« Dieu, que de bonheur si le cher Merkatz pouvait rentrer en France! Tu reviendrais comme sa femme. Oh! oui, je suis digne d'être sa fille, je l'aime tendrement, marie-toi donc bien vite : que je serais heureuse d'être à ce mariage ! comme je me sentirais légère et contente! Pourquoi cela n'a-t-il pas été plus tôt! Tu m'aurais donné quelque jolie petite sœur que j'aurais aimée comme ma fille ; est-ce que cela ne serait plus possible? Mon Dieu, quelle joie! tu vas rire de toutes mes folies. Fais-en rire un peu le cher beau-père! Et il a un petit-fils, il ne faut pas qu'il l'oublie au moins. Tâche qu'il l'aime beaucoup. Que sera-t-il pour celui-là? grand-beau-père? Oh ! fi, grand-papa cela vaut bien mieux, n'est-ce pas?

« Adieu, chère mère. Je vais écrire à frérot, à Maurice, il faut te quitter, car je n'aurais jamais le temps. Embrasse mon nouveau père et dis-lui bien comme je l'aime. »

Le mariage du chevalier et de Mme de Sabran allait en effet s'accomplir, mais hélas ! au lieu de revenir en France, Mme de Boufffers et son mari partirent pour la Pologne.

Le roi de Prusse, désireux d'être agréable à Boufflers, venait de lui accorder une vaste concession de terres en Pologne, à Wimislow, pour qu'il pût y fonder un établissement agricole et y accueillir quelques émigrés. Mme de Sabran, en amie fidèle et dévouée, n'hésitait pas à suivre son futur époux. Elle annonce ces nouvelles à sa fille, mais sachant bien le chagrin qu'elles

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vont lui causer, elle lui parle simplement d'un voyage en Pologne.

Pendant que le chevalier et sa fidèle compagne organisaient leurs préparatifs de départ, Mme de Sabran recevait de Séguier lettres sur lettres, toutes plus désolées les unes que les autres où il lui racontait les tristes péripéties de ses amours. Peu à peu, en effet, les lettres de Delphine s'étaient espacées, elles étaient devenues moins aimables et Maurice n'avait pas tardé à comprendre qu'il avait peu à attendre de l'avenir.

Désespéré de ses déboires amoureux, il voulut à tout prix changer le cours de ses idées. Ayant entendu parler des projets de Boufflers et de son établissement prochain en Pologne, il lui écrivit pour lui ofïrir de l'accompagner. La proposition fut acceptée avec enthousiasme.

Le départ de Mme de Sabran et du chevalier était devenu une réalité. Boufflers, toujours rêveur et plein d'illusions, s'était persuadé qu'il trouverait la fortune dans une exploitation agricole, et il hâtait ses préparatifs.

Tant que Delphine avait cru à des projets plus ou moins vagues du chevalier, elle ne s'était pas autrement émue, mais quand elle comprit que cela devenait sérieux, elle prit peur. Comment sa mère, dont la santé était chancelante, supporterait-elle un voyage si long et si pénible ? Comment s'accommoderait-elle d'un climat plus rigoureux encore que celui de Berlin? Et puis, ce serait donc une séparation éternelle ! Comment se revoir quand il faudra traverser toute l'Europe pour passer

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quelques jours ensemble? La pauvre Delphine « maudissait la vSilésie, la Pologne, la Prusse, le monde entier », et ne pouvait calmer ses alarmes. Elle était plongée dans un découragement complet.

Mme de Sabran n'était guère moins troublée; elle était persuadée qu'elle ne reverrait jamais sa fille et elle lui faisait d'éternels adieux.

Celle-ci lui répond par une lettre pleine d'incohérence, et qui montre mieux que bien des phrases tout le trouble de son âme :

«Oh! manière! de quelle douleur ta dernière lettre me pénètre ! Crois-tu réellement que nous ne nous verrons plus? Est-il possible que ta santé soit assez faible pour te le faire présumer?

« Notre voyage de cet été serait donc une chimère, et il faudrait gémir encore des années entières loin de toi! Ceci met le comble à mes maux et m'ôte tout mon courage. Je ne sais plus ce que je dis, ni ce que je fais, je n'ai pas le sens commun, je suis dans un abattement impossible à te peindre. Cependant chacun dit ici que dans peu nous aurons de grands changements, que les femmes et les enfants pourraient rentrer; est-ce qu'alors tu quitterais ta Pologne? Oh ! je n'aime pas ce pays, il me paraît mille fois plus loin encore que la Prusse. J'ai beau l'examiner sur la carte, j'ai beau entendre dire qu'il est fleuri, habité, il me paraît toujours un vaste désert, où rien n'arrive, où les lettres se perdent, d'où on ne peut jamais sortir : et c'est là cependant que vont habiter mes seuls biens. Cette lettre ne te parviendra

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pas peut-être, car tu pars dans un mois ; mais tu vas être heureuse; tu vas t'unir pour toujours à Merkatz, et moi je ne serai pas là pour te serrer dans mes bras. Comme cette cérémonie eût été parfaite si tes enfants avaient pu y assister! Mais des espaces immenses nous séparent.

« Quoi ! Maurice aussi va s'enterrer dans cet affreux désert, est-ce vrai? Oh! cher Maurice, je l'aime bien tendrement.

« Tu crains Médor, tu as tort, rien n'est à craindre pour moi, car je suis plus que jamais éloigné du bonheur, et si le vieux mari pouvait se trouver sur l'heure, je serais sa femme pour t'aller voir en Pologne; cette condition serait dans le contrat. Sais-tu bien que je serais capable de faire une pareille chose!... Oh! mon Dieu, que je suis malheureuse! Au moins, dis-moi, si je trouvais de l'argent, si j'empruntais, si enfin je trouvais le moyen d'aller en Suisse, irais-tu?

« Oh! ma mère, quelle fatigue que notre existence! Quant à moi, je n'en puis plus; je suis si lasse, si lasse, que bientôt je ne pourrai plus remuer. Astolphe seul me tire de ma léthargie. Son gouverneur est parfait, plein d'intérêt pour moi et de tendresse pour Astolphe. Il t'aime déjà beaucoup. Il faut bien, il entend tant parler de toi. Venain, ce bon ami, est toujours le même. L'ami It aussi, mais il est un peu piqué de ce que son amour n'a pas été accueilli. Boïs est aussi très bon, mais il fera peut-être comme l'ami. Médor est le fidèle chevaliei, mais n'en aie pas peur! Tant que je serai loin de toi, rien n'est dangereux pour moi.

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